Vers la logocratie

Publié en juillet 2021

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Les constructions sociales, comme tout ce qui est vivant, apparaissent, se développent puis quittent la scène en laissant le plus souvent des traces de leur existence passée. Il existe ainsi quelques minuscules groupes humains isolés, vivant de la cueillette et de la chasse, des paysans traditionnels et plus encore des ouvriers travaillant dans l’industrie selon des modes apparus avec la révolution industrielle et le capitalisme. Beaucoup d’analyses et de critiques économiques et sociales visent encore ce modèle, aujourd’hui dépassé mais pas disparu. Il est récent dans les pays émergents mais tend à changer de nature dans les vieux pays développés.

Le capitalisme est un modèle d’organisation qui a la double caractéristique de reposer sur le capital, c’est-à-dire l’investissement, comme principal facteur de production et sur l’appropriation privée de ce capital, conférant à ses propriétaires l’essentiel du pouvoir économique et par là-même une influence sociale et politique dominante.

La prospérité économique que ce système a apporté a permis l’émergence d’une importante classe moyenne ou supérieure dont le volume d’épargne collectif dépasse désormais largement les actifs des capitalistes au sens ancien du terme. Les grandes entreprises modernes cotées en bourse sont principalement financées par cette épargne placée dans des fonds de placements ou de retraite, des holdings cotées, des compagnies d’assurance et autres SPAC qui portent le phénomène jusqu’à sa caricature. En France, 10 % seulement des actions des entreprises sont détenues par des personnes physiques, y compris celles qui sont propriétaires d’une part significative des entreprises qu’elles dirigent et sont de vrais capitalistes. Le reste est détenu par une large partie de la population qui n’exerce aucune influence sur les entreprises en raison de sa faiblesse individuelle et du fait qu’elle a abandonné ce pouvoir en souscrivant à des entités qui gèrent pour elle.

Par ailleurs, on reproche aux capitalistes de recevoir une partie excessive de la valeur ajoutée, au détriment des autres parties prenantes de l’entreprise et en particulier des salariés. Ce n’est plus fondé. Pour les épargnants la rentabilité est variable selon les pays et les époques mais globalement faible. Les indices mis en avant pour prouver le contraire sont trompeurs car ils ne prennent pas en compte la fiscalité, les frais d’intermédiation, de conservation, de gestion, d’investissements dans des fonds,  ni ceux prélevés par les compagnies d’assurance lorsque ces actifs représentent des unités de compte de contrats.

Il faut encore corriger le résultat apparent de l’inflation.

Toutes ces amputations s’entendent après celles de l’État et des collectivités locales qui ont été effectuées sur les résultats des entreprises avant distribution des dividendes.

En outre, la valeur ajoutée de l’entreprise est fréquemment soumise à des charges excessives de la part de mauvais dirigeants (comme dans l’Administration, les incompétents prétendent aux mêmes émoluments que les meilleurs) et d’une multitude de « sachants », dont la valeur ajoutée est le plus souvent faible.

Ces capitalistes-épargnants supportent également des faillites dues à la mauvaise gestion, à l’évolution des mœurs ou à des décisions politiques qui les dépassent, telles que l’ouverture brutale des marchés à des concurrents étrangers ou l‘accumulation des contraintes administratives obérant leur compétitivité.

Au total, la rentabilité nette sur une longue période est le plus souvent très faible, parfois négative. Si elle ne l’est pas toujours, c’est parce qu’une rentabilité positive pour certains de temps à autre est nécessaire pour que les épargnants continuent à investir.

On est loin du capitalisme traditionnel !

Cette situation n’est pas advenue par hasard. Ce qui a fait le succès du capitalisme originel, c’est la rareté des capitaux et la productivité du capital. Ces facteurs ont permis à ceux qui le détenaient de s’arroger une place dominante dans la société, comme avaient pu le faire avant eux les détenteurs de la force armée à une époque où le principal bien commun était la sécurité, ou bien encore les religieux quand le sort des hommes paraissait dépendre du ciel auprès duquel ils étaient les seuls intercesseurs.

Aujourd’hui le capital n’est plus rare, il est même en excès dans les pays développés et cela conduit à le rémunérer très faiblement sur les marchés. Il n’est plus l’unique ni le principal facteur de productivité qui est la capacité à détenir et maîtriser l’information de nature à avoir une influence sur les comportements.  De tout temps l’information a été importante. C’est devenu le facteur économique prépondérant, celui qui va structurer la société. Cette information peut être scientifique ou technique et très complexe, mais elle peut être banale et simple en soi ; par exemple savoir où se trouve un taxi et le plus proche utilisateur potentiel à un moment donné.

Ainsi, les bénéficiaires d’une rente ne sont plus les détenteurs du capital, trop nombreux et propriétaires d’un bien insuffisamment rare, mais tous ceux qui ont la maîtrise de l’information utile : les stars des Gafam, les dirigeants d’entreprise, les experts, les gestionnaires de portefeuille, les « influenceurs » auto-désignés,  les bénéficiaires des droits de diffusion des évènements sportifs, de brevets, etc…

Les gendarmes de la bourse pourchassent les « initiés », mais le jeu social fonctionne désormais exclusivement sur l’information : celle que l’on détient, celle que l’on cache, celle que l’on exploite en la protégeant, celle qui persuade, celle qui fait peur, celle que l’on achète, que l’on subtilise ou que l’on vend.

Il y a les grands joueurs, équivalent des capitalistes d’hier et des seigneurs d’avant-hier, et une multitude de challengers. En effet, si l’information a un prix, elle n’a pas nécessairement un coût de production ni de diffusion élevés, elle peut être facilement inventée, volée, détruite, copiée ou trafiquée.

C’est un nouveau monde dont les règles sont à écrire. Il n’est plus que marginalement le monde capitaliste décrit et critiqué par Marx. Un monde où la captation de la valeur ajoutée prend des formes multiples et changeantes qui en compliquent l’analyse.

C’est le monde de la logocratie.

 

 

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