Un changement de paradigme

Publié en septembre,2020
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

L’argent représente, depuis qu’existe la monnaie, la valeur suprême. Celle qui est échangeable à tout moment avec n’importe quel autre bien, peut se conserver dans le temps et sert d’instrument de mesure dans les échanges.

Facteur de pouvoir, d’indépendance et de sécurité, sa quête n’a pas de limite, tant de la part des plus pauvres pour leur consommation, que de la part des riches pour financer des besoins d’investissement, de prestige ou de pouvoir. Les individus, les institutions, les États partagent la même préoccupation permanente de s’en procurer davantage.

Mais le monde se trouve à une époque où cette quête connaît une profonde mutation : il existe désormais trop d’argent.

Ce n’est évidemment pas le point de vue de ceux qui n’arrivent pas à boucler leur fin de mois, mais  ce n’est pas eux qui font l’histoire ; le changement est sensible pour ceux qui disposent d’une épargne abondante dont ils ne savent que faire. La traduction la plus spectaculaire de cette situation est l’existence de taux d’intérêt négatifs. Prêter de l’argent comporte, en effet, un risque de non remboursement, l’épargne voit son pouvoir d’achat rogné par l’inflation, faible en ce moment mais continue. Malgré cela, aujourd’hui c’est au prêteur de rémunérer l’emprunteur qui lui rend le service de bien vouloir prendre son argent !

Que s’est-il passé ?

Le produit intérieur brut est pour l’essentiel consacré à la consommation et marginalement à l’investissement, étant entendu que l’importance de celui-ci dépend des perspectives en matière de consommation.

Il n’y a jamais trop d’argent dans l’absolu, mais lorsque celui-ci est détenu par des agents économiques qui ne souhaitent pas le dépenser, il y a un problème. Il est normal que certains d’entre eux épargnent une partie de leurs revenus pour des projets futurs. Le crédit est là pour permettre à des agents économiques qui ont des besoins, mais pas d’argent, d’acquérir à leur place la part du produit national qui ne serait pas consommée ou investie du fait de cette thésaurisation. Mais le crédit a une limite si on ne veut  pas reconnaître d’emblée son caractère irrécouvrable, c’est-à-dire de subvention de fait.

L’épargne est devenue structurellement excessive et la consommation, même dopée par le crédit, insuffisante pour justifier de l’investir dans l’appareil productif. Le fait que les Français aient épargné 80 milliards de plus que prévu pendant la crise du Covid-19 renforce ce phénomène, d’autant que ce surcroît d’épargne ne peut pas être considéré comme purement conjoncturel. Des produits et des services couramment consommés avant la crise ne retrouveront jamais leur niveau antérieur et les consommations qui pourraient s’y substituer n’apparaîtront que progressivement.

L’absence d’inflation montre clairement que ce n’est pas l’offre qui est insuffisante mais la demande qui est désormais limitée par d’autres facteurs que la disposition de moyens financiers.

Aucun n’est à lui seul décisif, mais leur addition crée un nouvel environnement.

Le monde apparait trop incertain, trop changeant, la confiance qui inspire consommation et investissement manque. Celle-ci est normalement sujette à des variations conjoncturelles, mais il semble s’y ajouter désormais un changement d’échelle permanent.

Le vieillissement de la population en est un autre facteur. La dernière période de la vie n’est en effet pas celle des projets, de l’entreprise, ni même de beaucoup de consommation, en de dehors du médical. La santé devient une préoccupation qui conditionne les comportements de consommation et les modère.

La surabondance des normes et des interdits freine la consommation et décourage l’investissement.

Des contraintes physiques pèsent sur la consommation : confinement bien-sûr mais aussi fermetures de frontières, difficulté de transport, insécurité…

Il existe aussi des contraintes de temps : le travail, les transports, les médias et la bureaucratisation de la vie courante ; les préoccupations santé comptent également de ce point de vue.

Le développement des loisirs numériques prend un temps considérable qui n’est plus disponible pour d’autres consommations sans pour autant absorber une fraction importante du PIB, en particulier dans le cadre national.

Mais surtout des préoccupations écologiques et des aspirations nouvelles entraînent un regard nouveau sur la consommation et l’orientent vers la modération, la réparation, le recyclage.

L’économie classique postule que les besoins humains ne sont jamais satisfaits et que l’argent disponible est normalement dépensé en faveur de la consommation, directement ou indirectement, à travers l’investissement qui permettra d’alimenter celle-ci.

Ce n’est vrai que pour la fraction de la population dont les besoins ne sont pas satisfaits. Sauf transfert de pouvoir d’achat en sa faveur dans le cadre d’un marché national isolé, la recherche d’un nouvel équilibre va imposer à la science économique  d’expliquer comment mobiliser les forces productives quand les uns n’ont pas d’argent et les autres n’ont plus de besoins ou d’envies. Le renouvellement de l’offre grâce à l’innovation peut élargir marginalement cette dernière contrainte, mais la concentration des moyens financiers entre un nombre limité de mains finit par retirer son pouvoir à l’argent.

 

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