Supprimer l’ENA ?

Publié en mai 2021

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Le président de la République a annoncé la suppression de l’ENA à laquelle on reproche de former des hauts fonctionnaires insuffisamment en phase avec le peuple : c’est confondre les symptômes avec les causes qui sont au nombre de trois au moins, très imbriquées, mais distinctes.

La première cause existe également dans les pays où il n’y a pas d’institutions comparables à l’ENA et tient à  une certaine conception de la vie publique qui s’est développée au fil du temps. La plupart des grandes nations, notamment la France, se sont constituées lentement, avec difficulté et souvent dans la douleur. Il a fallu la volonté constante des gouvernants de contrôler toutes les velléités d’indépendance des territoires et de leurs chefs pour y parvenir, par la force d’abord et par le tampon ensuite. La naissance de l’État jacobin a ainsi été conditionnée par l’homogénéisation forcée de la culture, des mœurs et des intérêts de la population.

Cette normalisation pose aujourd’hui problème parce qu’une nouvelle hétérogénéité apparaît et parce que la volonté de ne voir qu’un seul modèle de citoyen, appliquée sur une période trop longue, est devenue caricaturale. Rappelons-nous que lors du passage à l’heure d’été la règle devait s’appliquer de la même manière dans la métropole et dans les départements d’Outre-mer situés sous les tropiques ! Le phénomène est général. Ainsi le SMIC est le même dans les grandes villes et dans les bourgades où le logement, les loisirs et souvent l’alimentation du fait d’une certaine capacité d’autoconsommation, coûtent beaucoup moins cher. Le médecin généraliste perçoit les mêmes honoraires à la campagne ou dans le huitième arrondissement de Paris où ses frais immobiliers sont trois fois plus importants, ce que reconnaissent les employeurs privés dans leurs conventions collectives.

De même, le regard porté par l’administration sur le chômage ou la prison ignore l’éventail des impacts possibles sur les citoyens. Pour certains le chômage est un drame qui peut conduire à l’éclatement d’une famille et pousser sa victime au suicide, pour d’autres c’est l’accès à une forme de rente qui évite l’effort et assure leur liberté. Aussi, la prison est pour certains un enfer que se plaîsent à décrire la littérature et le cinéma, alors que pour d’autres il s’agit d’un mode de vie qui leur convient, alternant périodes d’emprisonnement dans des conditions de vie correctes par rapport à leur milieu d’origine et périodes de liberté  perçues comme des vacances.

Sur tous les points la société est diverse et ce mot ne traduit pas la force des différences. Il importe de combattre la diversité qui menace l’existence de la communauté nationale, mais il faut au contraire accepter et même encourager celle qui constitue un gage d’adaptabilité de la société, un facteur de survie… et un moyen de faire le bonheur du plus grand nombre. Une démocratie ne devrait jamais le perdre de vue.

La deuxième raison à l’origine des critiques faites à l’ENA caractérise en fait très généralement la vie moderne. Il s’agit de l’effet de la spécialisation. Celle-ci devient extrême dans tous les domaines et constitue un formidable barrage à la communication. Lorsqu’une mesure prise par l’État comme l’abaissement à 80 km/h de la vitesse sur les routes secondaires est mal acceptée par le public, l’État évoque fréquemment une maladresse dans la communication. Il y a bien un problème, non pas dans le sens où l’Etat l’entend, c’est-à-dire d’une absence de réussite dans la manipulation des citoyens par la communication, mais au contraire d’une incompréhension par les spécialistes de ce que représente la mesure pour ceux qui devront la subir.

Ce n’est pas un monopole de l’Administration. La pandémie de la Covid-19 a montré combien de médecins spécialisés pouvaient s’exprimer comme de purs ayatollahs sur les mesures de prévention à prendre, ignorant toute autre considération telle que l’impact psychologique, la violence familiale liée au confinement, les conséquences économiques et sociales, et même les conséquences sanitaires hors Covid, comme si la cause de la mort devenait plus importante que la mort elle-même. Cette spécialisation, cette focalisation sur certaines dimensions de la vie en société est générale et les journaux publient chaque jour des articles et des déclarations selon lesquels « le problème de la France est… » celui dont s’occupe l’auteur de l’article.

On tend vers l’ingouvernabilité, mais on fera toujours mieux en le reconnaissant qu’en le niant.

Le troisième facteur est universel et l’ENA n’en est que l’incarnation provisoire et non exclusive. C’est la reproduction entre soi des élites. Ce phénomène est dommageable pour toutes les sociétés car il conduit progressivement à remplacer la sélection au mérite par une sélection fondée sur le milieu d’origine. Là où on exige d’un candidat une grande compétence à un poste important, s’il  n’est pas du sérail, on se contente de vérifier qu’il n’est pas stupide s’il en est issu.

Bien des régimes politiques se sont efforcés de lutter contre ce phénomène, mais les élites ne se renouvellent réellement en profondeur que dans des circonstances très graves – guerres, révolutions, catastrophes… – et elles finissent à leur tour par instaurer un ordre comparable à l’ancien. Aux Murat, Lannes, Jourdan ou Ney promus par Napoléon succèdent ainsi des générations qui vont préparer et conduire aux défaites de 1871, 1914 et 1940…

La deuxième guerre mondiale a permis un renouvellement en profondeur des élites. L’ENA a été créée en 1945 dans ce but et les nouvelles élites ont conduit avec succès le redressement du pays. Sous leur direction, la France s’est modernisée et a pu réaliser de nombreux grands projets : reconstruction, énergie nucléaire, électrification, chemin de fer, autoroutes…

Elles ont aussi connu des échecs dans les domaines où leurs qualités n’étaient pas celles qui font le succès : le plan Calcul, le Concorde, le paquebot France et plus généralement les industries destinées à satisfaire la consommation de masse.

Le véritable problème dépasse donc de très loin l’ENA et sa suppression ne pourra le solutionner. C’est la conception même de la vie publique qu’il faut repenser : admettre que la société civile puisse être source d’initiatives, qu’un modèle unique et administratif est un suicide dans le monde moderne. Aux États-Unis, le rôle limité de l’État fédéral permet à la société civile de générer une élite large et diversifiée qui anime la nation et vient régulièrement irriguer l’État central.

Les institutions peuvent y contribuer. En France, à travers ses différents avatars, le CESE a été conçu par des gouvernements successifs afin de permettre à des élites différentes, entrepreneurs, syndicalistes, responsables d’associations, de limiter les dérives technocratiques de l’exécutif et du Parlement. Le temps en a fait une sorte d’académie de la vie sociale sans vitalité ni capacité. On ne peut regretter la perte de crédibilité de la démocratie et ne rien faire pour assurer le bon fonctionnement des Institutions conçues pour la faire vivre !

D’autres mesures encore pourraient être prises par l’État pour limiter les effets délétères attribués à l’ENA. La nomination des dirigeants des grandes institutions devrait être le résultat d’une décision collective, publique dans sa dernière phase, et non la nomination d’un camarade de promotion dans le secret d’un cabinet.

In fine le problème n’est pas de choisir des personnes différentes pour faire la même chose, mais de résoudre les problèmes qui ne l’ont pas été en écoutant ceux qui les vivent ou les connaissent : élus locaux, associations lorsqu’elles ne sont pas de pure répliques des administrations qui les financent, corps sociaux de contact, etc…

Il faut aussi savoir récompenser ceux qui réussissent sans ostracisme et sanctionner ceux qui échouent quelle que soit leur origine. C’est le plus difficile, mais les réformes qui ne s’attaquent pas aux causes des problèmes ne sauraient prétendre les résoudre et souvent les aggravent.

 

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