Où nous conduisent les réseaux sociaux ?

Publié en avril,2021
Jean-Claude Seys

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.


La communication a toujours été un agent essentiel de la structuration des sociétés. Quelques exemples : les religions se sont développées sur la diffusion d’une parole, l’église catholique a été ébranlée à la suite de la vulgarisation de textes sacrés rendue possible par l’imprimerie, les pouvoirs installés, politiques ou économiques, se sont toujours efforcés de contrôler les médias et les révolutionnaires en font une arme. Le phénomène est général.

Les réseaux sociaux modifient cette situation bien établie car leurs caractéristiques les rendent beaucoup plus accessibles. Non seulement aux pouvoirs traditionnels, mais aussi à tout groupe s’y opposant, quel que soit sa taille ou son statut et même aux individus. Il s’agit, en effet, d’un médium souple, bon marché et puissant en raison de sa capacité à cibler finement les messages en fonction des destinataires choisis.

Les réseaux sociaux, en permettant à tous de s’exprimer librement, semblent constituer un progrès pour la démocratie. Tout le monde applaudit d’ailleurs lorsqu’ils dévoilent les méfaits des puissants, États, entreprises, églises… Mais aussi de tout individu détenteur d’un pouvoir et qui en abuse.

C’est leur côté lumière derrière lequel se cachent des aspects plus inquiétants. Alors que la communication traditionnelle est structurante, qu’on en aime ou non le résultat, les réseaux sociaux sont déstructurant en raison de trois caractéristiques :

  – Lieux d’expression spontanée, vecteur de l’émotion, soumis à aucune procédure de modération, ils mobilisent à l’encontre des cibles qu’ils attaquent, les réactions les plus virulentes dont sont capables les êtres humains : colère, peur, haine. Leurs cibles sont clouées au pilori sans autre forme de procès, sans procédure de vérification des faits, sans droit de défense ou de recours et sans même un droit à réparation.

C’est un recul considérable du droit des personnes élaboré au fil des siècles. Même dans les périodes obscures de l’histoire, le suzerain disposant du droit de vie ou de mort sur ses sujets s’appuyait le plus souvent sur une tradition. Il était le seul à posséder ce droit et ses inclinations à la cruauté étaient prévisibles, connues et possiblement évitables. L’attaque par les réseaux sociaux peut être initiée par n’importe qui et à tout moment, avec des conséquences allant jusqu’à provoquer un assassinat pour un motif tel qu’un blasphème, présumé.

C’est aussi un recul en matière de gouvernance des sociétés. Celle-ci appelle à l’examen critique des faits, l’application de la raison, la proportion entre action et réaction et surtout le respect des personnes.

  – L’appropriation d’un instrument de pouvoir est une tentation permanente pour les forces du mal. Il peut être utilisé par les États pour en déstabiliser d’autres, comme les élections présidentielles américaines de 2016 ont permis de le constater, ou par des organisations criminelles (terrorisme, pédophilie, drogue, arnaques, manipulations boursières, etc…)

  – Enfin, la démocratie ne peut fonctionner que dans une collectivité relativement homogène, construite au fil du temps, souvent au prix de nombreuses violences. Les réseaux sociaux encouragent l’expression des particularismes et libèrent des forces centrifuges, empêchant l’émergence de quelque majorité que ce soit.

La fragmentation des sociétés qu’ils révèlent et amplifient fait écho à d’autres forces allant dans le même sens, tel que le développement de multinationales plus puissantes que les États et à l’origine d’une culture sans racine locale, l’adhésion à des idéologies allogènes, la criminalité numérique, etc….

Il est difficile de s’opposer à ce mouvement délétère sans tomber dans l’arbitraire. La limitation de l’anonymat, de nature à limiter les excès, apporterait une amélioration mais rendrait difficile le rôle de lanceur d’alerte qu’on essaie de promouvoir et de protéger.

A l’aune de l’histoire, la démocratie est un mode d’organisation encore jeune et fragile. La poursuite des tendances actuelles pourrait compromettre son avenir et l’idée même de ce système politique.

 

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