L’indifférence ou la destruction créatrice

Publié en novembre 2021

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Les êtres vivants ont une capacité d’adaptation variable selon les espèces et les individus au sein des espèces, mais qui reste très générale. Cependant le changement coûte toujours en termes d’énergie, de risques et de confort. Ainsi, on ne change pas pour changer mais quand l’effort d’adaptation est, ou apparaît, moindre que celui de vivre une situation ressentie comme non satisfaisante, sollicitant l’attention, exigeant de l’énergie ou imposant des contraintes…

Pour les hommes, le confort du statu quo correspond à un attachement fort et le désir d’améliorer son sort – qui lui aussi est très général – cède rapidement devant la perspective d’avoir à accomplir des efforts et à affronter des risques afin obtenir l’amélioration souhaitée. On voit ainsi des individus dotés de capacités importantes, préférer le confort d’une carrière médiocre sans problème et sans stress, et des peuples supporter stoïquement des régimes politiques qui les privent de tout ce qu’ils pourraient légitimement espérer.

Les sociétés évoluent néanmoins parce qu’une multitude de forces de changement, le plus souvent indépendantes les unes des autres, se développent et créent progressivement un écosystème nouveau, rendant nécessaire une réaction d’adaptation. Certains s’adaptent spontanément assez vite parce qu’ils sont les plus exposés aux inconvénients d’un écosystème modifié ou du fait d’une sensibilité particulière. En tant que hérauts d’un monde nouveau, ils apparaissent sinon comme la cause du changement, du moins comme ses profiteurs ou ses complices. Leur existence, s’ajoutant au problème de fond, est de nature à provoquer des réactions énergiques de la part des structures sociales qui se sentent agressées.

Ce rappel de phénomènes généraux est nécessaire pour comprendre les évolutions en cours.

Nous sommes entrés depuis quelques dizaines d’années dans une ère de mondialisation, initiée par la technologie, par essence universelle, répandue par l’économie, les médias, les produits et les modes de vie qui leur sont associés et progressivement intégrée par la culture qui s’organise autour des valeurs et des aspirations des modèles dominants et dont aucune frontière n’arrête désormais l’extension.

Cette unification bouscule les sociétés parvenues à des situations stabilisées. Deux mouvements opposés vont en résulter. L’un de réaction, c’est la tentative de restaurer le passé, l’autre d’adaptation suscitant, au niveau international, des migrations de populations souhaitant rejoindre la modernité et, au sein des pays, le démantèlement des piliers qui maintiennent les sociétés traditionnelles. C’est l’objectif notamment de la « cancel culture ».

Celle-ci est, comme tous les mouvements radicaux, exigeante et bruyante mais elle n’est que la pointe émergée d’un phénomène multiforme très général. Une enquête récente auprès d’adolescents a mis en évidence que ceux-ci ont acquis ou sont en marche d’acquérir une culture récusant toutes les différences : différences ethniques ou culturelles, différences entre les religions entre elles et avec l’athéisme, confondu au demeurant avec la laïcité, différences entre les sexes, différences entre la légalité et l’illégalité, différences dans le savoir entre l’expert et l’inculte, différences entre le beau et le laid, entre un Botticelli et un déchet industriel étiqueté œuvre d’art.

Sauf drame provoqué par des conflits ou la transition écologique, la généralisation et l’inter-connexion de toutes les négations de différences entre les hommes provoqueront l’émergence d’un monde nouveau. Un monde sans préférence collective et donc non structuré, ouvert à la « violence naturelle » exercée à leur profit par les plus forts, les plus agressifs, les plus archaïques.

Selon l’issue des confrontations, l’histoire sera sommée de faire une halte et de revenir à un monde plus éclaté ou ouvrir une page blanche pour une histoire nouvelle. La destruction créatrice chère à Schumpeter n’est pas propre à l’économie. D’autres philosophies et d’autres structures collectives sortiront des décombres dont on ne peut encore rien deviner.

 

 

1

Vous pourriez aussi être intéressés par

Le blog de Jean-Claude Seys
09 2012

Les enfants gâtés

La plupart d’entre nous est prompte à stigmatiser les enfants gâtés. Nous appelons ainsi ceux qui ont grandi sans aucune discipline. Ceux qui ont reçu […]

Lire la suite
Le blog de Jean-Claude Seys
05 2011

Insatisfactions

Jamais les clients n’ont été autant célébrés comme « rois » dans le discours commercial. Jamais les personnes qu’on est amené à croiser à un titre ou […]

Lire la suite
Le blog de Jean-Claude Seys
12 2010

Résistance au changement ou limite à la démocratie ?

Les Français sont censés être les champions de la résistance au changement. Les manifestations contre le retardement du départ à la retraite ont conforté cette […]

Lire la suite
Charger plus de Tweets