Le re(tour) de Babel

Publié en 2017
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

 

Dans sa version la plus connue, le mythe de la tour de Babel attribue l’échec de sa construction à l’incompréhension entre les hommes lorsqu’ils se mirent à parler des langues différentes.

Les démocraties modernes renouvellent le mythe : d’une part, l’ambition des hommes de s’élever toujours plus haut grâce à la science et la technologie poursuit l’ambition d’affronter Dieu en montant jusqu’au ciel ; d’autre part, l’incompréhension est devenue générale : il ne s’agit plus de langues différentes au sens littéral, mais de conceptions du monde, d’orientations et de priorités dans l’action irréductibles l’une à l’autre.

Il y avait autrefois des riches et des pauvres, des puissants et des exploités : cela n’a pas changé.

Il y avait des chrétiens et des athées : il y en a toujours mais la diversité s’est accrue puisque toutes les religions sont désormais en concurrence en même temps que confrontées à l’irréligion.

Il y a ceux qui veulent construire une Grande Europe pour être en mesure d’exister face aux empires mondiaux de demain et ceux qu’attire l’idée de revenir à des souverainetés locales qu’ils ont le sentiment de pouvoir mieux maitriser.

Il y a ceux qui gagnent à la mondialisation et ceux qui craignent d’y perdre.

Il y a ceux qui sont assurés de leur avenir dans un environnement stable et d’autres qui vivent dans le mouvement et souvent du mouvement.

Il y a ceux pour qui l’égalité des sexes est un dogme et d’autres pour qui la prééminence de l’homme assure seule la force et la cohésion de la famille.

Il y a ceux qui pensent que se promener nus est un droit individuel et d’autres qui y voient l’amorce de la prostitution.

Il y a ceux qui mettent la dignité humaine dans la capacité de l’homme d’assumer son destin et d’autres qui considèrent que la société est une mère qui doit le protéger, lui éviter la souffrance, l’angoisse et même l’effort comme si la vie était un handicap.

Il y a ceux qui pensent que la culture et l’expérience permettent de mieux guider l’action humaine et ceux qui pensent que l’instinct et le plaisir sont suffisants pour l’action et la clé du bonheur.

Il y a ceux qui pensent que la société prime sur l’individu et ceux qui considèrent toute soumission à l’intérêt collectif comme une dictature insupportable.

Il y a ceux qui considèrent l’économie comme le fondement de la vie sociale et ceux qui considèrent que Dieu ou la Société doivent pourvoir aux besoins humains comme à ceux des petits oiseaux.

Il y a ceux qui sont dans le réel et ceux qui vivent dans un espace virtuel psychique, chimique ou électronique.

Toutes ces oppositions difficiles à dépasser et irréductibles les unes aux autres, sont autant d’obstacles à l’action collective et si l’une de ces convictions l’emporte démocratiquement lors d’un vote, son fondement arithmétique ne la légitime pas aux yeux des autres, sans même considérer qu’elle-même ne résulte la plupart du temps que de la convergence opportuniste et provisoire de visions différentes.

La construction d’une œuvre partagée quelque peu ambitieuse est redevenue impossible.

 

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