L’avenir du progrès

Publié en février 2011

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Le chômage paraît être en France une plaie insoluble due, au-delà des problèmes de conjoncture, à l’insuffisante compétitivité de notre économie, que traduit bien le déficit de la balance commerciale. Si notre pays payait ses importations en exportant des marchandises plutôt qu’en empruntant ou en vendant des actifs, 600 000 personnes seraient nécessaires pour les produire et, compte tenu des retombées indirectes, le chômage cesserait d’être un problème insupportable. Notre absence de compétitivité n’est pas celle du travail, plutôt élevée par rapport à celle de pays comparables, mais résulte des charges supportées par les entreprises, soit directement sous forme de prélèvements obligatoires, soit indirectement à travers la chape de plomb administrative qui obère leur activité.

Cependant, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent (par exemple Nouriel Roubini dans sa chronique publiée dans Les Échos du 15 janvier) pour s’interroger sur l’avenir du travail, dans la mesure où les progrès du numérique et de la robotisation feraient tendre la productivité du travail vers l’infini.

On peut se dire, pour se rassurer, que ces prévisions resteront lettre morte, puisqu’il faudra toujours des hommes pour concevoir les machines. Mais, outre que ceci n’est pas certain, ces techniques permettent aussi de reporter sur le consommateur des tâches précédemment effectuées par les travailleurs.

On peut aussi penser que le mécanisme de destruction d’emplois suivi de créations au profit d’activités rendues possibles par l’élévation du niveau de vie devrait se poursuivre.

Mais qu’en sera-t-il si ces activités nouvelles ne requièrent pas de travail humain ?

Le travail ne se réduit cependant pas à un facteur de production. C’est aussi un mécanisme de redistribution des revenus et d’intégration sociale. Si le travail disparaît en tant que facteur de production, il reste nécessaire dans ses autres fonctions. En effet, ce que la réflexion à la marge ne permet pas de saisir pleinement, c’est que si le revenu correspondant à la valeur ajoutée créée n’est pas distribué aux consommateurs (et marginalement aux capitalistes pour le financement de l’appareil productif), la production ne vaut rien puisqu’elle n’a pas de débouché. À partir d’un moment, la population serait condamnée à se révolter, soit pour s’emparer de la valeur ajoutée, soit pour casser les machines (réaction classique mais inadaptée au numérique), soit pour recréer une économie d’échange, comme il en a existé autrefois, en parallèle de l’économie numérique.

Ainsi, les charges qui pèsent aujourd’hui sur l’économie contribuent à tuer l’emploi, mais sont en même temps des éléments de solution pour demain puisqu’elles permettront d’assurer, au-delà de la fonction de production du travail, la redistribution et l’insertion sociale.

On voit que la même situation, selon qu’on la regarde dans une perspective de court ou de long terme peut apparaître comme la cause d’un problème insoluble ou une solution. L’articulation des horizons, toujours difficile, l’est davantage encore dans un monde ouvert où les sacrifices acceptés à court terme pour améliorer le long terme peuvent être captés par des acteurs extérieurs empêchant les effets positifs escomptés à long terme de se produire.

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