L’avenir de la dette

Publié en janvier,2021
Jean-Claude Seys

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.


L’endettement mondial atteint des sommets et les États continuent à emprunter pour éviter les conséquences de la pandémie. Les économistes s’affolent : comment va-t-on gérer la suite ? La ruine guette les États si les taux remontent et la faillite les menace s’ils doivent rembourser un jour.

Le crédit a plusieurs fonctions : il permet de financer l’investissement, source de richesses futures qui en permettront le remboursement tout en laissant à l’investisseur un profit pour compenser le risque pris, qui se réalise statistiquement de temps à autre, et la rémunération de son initiative. Il peut aussi résoudre un problème de trésorerie, c’est-à-dire opérer un lissage dans le temps, permettant, par exemple, à un ménage, l’achat d’un bien nécessitant de mobiliser en une fois son épargne à venir.

Dans les deux cas, les emprunts doivent être remboursés et les emprunteurs en ont normalement les moyens.

Au plan macroéconomique ces crédits sont indispensables parce que le crédit rend possible des dépenses d’agents économiques dont une partie ne se serait jamais faite. En effet les détenteurs de revenus ne cherchent pas tous à les employer rapidement, faute de besoins ou de projets immédiats. Comme cet argent est la contrepartie exacte d’un certain volume de production, celle-ci ne trouverait pas preneur. Les producteurs devraient réduire leur activité de la période suivante et ceci d’année en année, provoquant la stagnation de l’économie.

Le crédit permet d’éviter cette évolution à condition d’être bien calibré. Insuffisant, il ne corrige pas totalement le manque d’activité, excessif, il risque de provoquer l’inflation. Globalement, au cours d’un exercice, la demande de biens de consommation et d’investissement, même dopée par le crédit, peut néanmoins rester inférieure à la production pour de nombreuses raisons : le manque de confiance en l’avenir ou la satisfaction d’une  partie de la demande par l’étranger par exemple.

Le niveau des taux d’intérêts est censé évoluer pour ajuster précisément la demande de crédit aux besoins. Mais il ne permet pas de remédier à certaines insuffisances de la demande telles qu’une répartition très inégalitaire du revenu au profit d’une catégorie sociale à taux d’épargne élevé ou un déficit structurel important de la balance commerciale.

L’État peut alors faire croître la demande en empruntant pour verser des traitements à ses fonctionnaires ou des prestations sociales, ou bien encore subventionner des agents économiques pour les rendre solvables. Ce pouvoir d’achat supplémentaire absorbera la production qui ne serait pas écoulée en son absence.

Contrairement au crédit d’investissement qui a pour objectif d’accroître la production future ou au crédit de consommation qui n’est qu’une anticipation d’un revenu futur, en principe assuré, les emprunts de l’État servent, dans ce cas, à financer, au moment de sa mise en place, l’absorption de la production du moment. Il ne correspond donc à aucune ressource future et n’est pas remboursable, sauf à vendre des actifs, ce qui ne peut offrir qu’un allègement limité.

Cette affirmation qui paraît évidente au bon peuple choque les juristes et les économistes. Car si on reconnait le caractère non remboursable de certains crédits, la confiance qui en est la base disparait et le crédit cesse d’être possible. Ses fonctions ne sont plus assurées et l’économie ne peut plus fonctionner.

En France, l’État doit plus d’une année de Produit Intérieur Brut. D’autres États vont plus loin, comme le Japon par exemple, dont la dette représente 2,5 années de PIB. Pour rembourser sa dette l’État français devrait donc récupérer une année de PIB sur le contribuable. Comme le PIB inclut à concurrence de 20% les dépenses de l’Administration, sauf à les supprimer, c’est un prélèvement sensiblement plus important qu’il lui faudrait opérer sur le PIB marchand. C’est évidemment impossible sur une brève période, à la fois parce que ce serait priver les citoyens de ce dont ils ont besoin et parce que la production qui n’a pu s’écouler que grâce au crédit, n’aurait plus le soutien, non seulement de ce crédit, mais aussi de la demande des consommateurs et des investisseurs correspondant à la satisfaction de leurs besoins habituels.

Les créanciers remboursés n’auraient en effet aucune raison de se porter acquéreurs de la production. Ce n’est pas leur rôle et s’ils le faisaient, leur demande n’aurait pas du tout la structure de la production nationale devenue inutile faute d’acheteurs.

On peut prétendre que si le remboursement rapide de la dette est impossible sur une période courte, l’étalement sur un temps plus long, un siècle par exemple, le permettrait. La pression sur l’activité serait moins forte mais n’en existerait pas moins, et sur cette durée affaiblirait définitivement le pays sauf à développer une politique très active et réussie d’exportation. A défaut, l’étalement n’est qu’un camouflage de l’effort de remboursement au milieu de l’ensemble des aléas budgétaires.

Si le crédit n’est pas remboursable, son stock est voué à croître indéfiniment, ce qui, à taux constants augmente sans cesse le poids des intérêts et provoque la faillite de l’État. Une hausse de taux accélère cette échéance.

Il faut donc annuler la dette.

Il existe peu de moyens pour le faire, le plus souvent dramatiques – guerre, révolution…- le meilleur reste l’inflation. Cette dernière mutualise l’effort sur l’ensemble des agents économiques et pas seulement sur les créanciers et l’étale dans le temps. C’est une modalité inéquitable mais c’est un autre problème. Elle ne modifie pas la valeur nominale de la dette, elle permet de conserver leur force aux contrats. Elle inspire une fuite devant la monnaie, qui peut être nuisible si elle devient trop rapide, mais qui est intrinsèquement une invitation à consommer et investir, favorable à l’activité… dont le développement contribue lui aussi à réduire, en termes relatifs cette fois, le poids de la dette.

La difficulté actuelle est qu’il n’y a pas d’inflation parce que les détenteurs de pouvoir d’achat ont une propension à consommer ou investir insuffisante. L’argent disponible se porte plus volontiers vers l’achat d’actifs existants provoquant la hausse de leur prix. Ceci ne réduit pas l’excès des capitaux disponible mais les fait changer de mains. Seul l’éclatement de la bulle peut y contribuer.

Ce n’est pas nécessairement inquiétant.

Les taux nuls permettent de porter la dette sans dommage et les taux négatifs participent à son allègement. La montagne d’argent qui s’accumule sur les comptes ne peut avoir que deux effets, tous deux positifs : tant qu’elle croît, les taux n’ont aucune raison de s’élever, si elle baisse, c’est qu’elle est employée en consommation ou investissement, ce qui provoquera l’inflation espérée.

Le passage d’une phase à l’autre est d’abord une question de confiance dans l’avenir, c’est aussi un problème de répartition plus ou moins inégalitaire des revenus. C’est enfin et surtout une question de dynamisme de l’économie, dont la confiance est un ingrédient, mais que la politique économique de l’État peut encourager ou brider.

 

 

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