La fin du monde fini

Publié en 2016
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

En 1945, Paul Valéry constatait, dans « Regards sur le monde actuel » que commençait le temps du monde fini.

La phrase a été répétée de multiples fois, ce qui atteste à la fois de la nouveauté du propos et de la justesse du constat.

La situation décrite parait se renforcer tous les jours : la mondialisation, l’explosion démographique mondiale, l’instantanéité des communications, l’interdépendance des sociétés, l’épuisement des ressources fossiles renforcent chaque jour l’impression que la planète est un village dont nous heurtons à chaque instant les limites.

Trop l’affirmer conduit cependant à ne plus regarder la réalité avec un œil critique : les chasseurs-cueilleurs qui peuplaient la terre avant que ne se développe l’agriculture, ont pu penser, à l’avènement de celle-ci, en voyant le territoire ouvert au nomadisme se rétrécir puis disparaître, être dans un monde fini, alors même que les agriculteurs pensaient celui-ci infini.

De même peut-on voir aujourd’hui que des limites du monde ancien ont rompu : certes la géographie n’a pas changé et le fait d’envoyer quelques astronautes dans l’espace n’a pas agrandi la terre.

Par contre plusieurs frontières se sont entrouvertes à la vue des hommes etdeleurs actions sur des perspectives sans limite à priori. Elles tiennent à la capacité d’étendre la matière, le vivant et l’intelligence humaine.

La matière est désormais assez bien connue au niveau de ses constituants élémentaires et la perspective de réagencer ceux-ci selon des  schémas nouveaux apparaît possible : la fission nucléaire par exemple- encore éloignée dans la pratique mais  claire au niveau des principes – fait apparaître comme infinies les ressources potentielles en énergie.

Dans le domaine de la biologie, les nouvelles techniques d’ingénierie permettent d’envisager non seulement la réparation et la réplique du vivant, mais aussi la création de cellules rigoureusement nouvelles, faites d’assemblages d’ADN d’origines différentes pour créer une lignée nouvelle : c’est la possibilité de créer de la vie. Cela pose des problèmes éthiques et  des créations dirigées vers un but complexe sont sans doute encore lointaines, mais c’est objectivement une limite qui a sauté !

De même les technologies numériques ont permis de réaliser des mécanismes d’intelligence artificielle qui deviennent performantes comme l’ont démontré les  rencontres récentes au jeu de go entre une machine et un champion. Il a été observé que si la machine battait le champion sur le damier (goban), le champion pourrait faire mille autres choses dont la machine en question n’était pas capable, ce qui est vrai : mais le principe de l’auto apprentissage et de l’auto programmation a été posé et le développement d’applications avec des capacités de traitement tendant vers l’infini, fait de l’intelligence artificielle ouverte  une  simple question de temps.

Créer de la matière nouvelle.

Créer du vivant nouveau.

Créer de l’intelligence autonome.

C’est créer  un nouveau monde qui s’ajoutera au monde existant ; c’est supprimer les limites du monde fini.

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