Être où ne pas être

Publié en octobre,2020
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

La crise sanitaire, due au coronavirus, a provoqué une accélération du travail à distance. Mais cette évolution était déjà en cours et s’inscrivait dans un courant très général, commencé bien avant l’apparition des technologies numériques, visant à agir à distance.

Ce fut d’abord la mobilité physique. Le bateau, la roue, le recours aux animaux de trait ou de monte, puis le moteur ont permis aux hommes de faire de plus en plus de choses loin de leurs bases. Ainsi la consommation à l’origine fondée sur l’autoconsommation a progressivement été intermédiée par le commerce de proximité, puis par les centres commerciaux plus éloignés.

De même la guerre est passée du corps à corps à une pratique à distance de plus en plus éloignée avec les arcs, puis les armes à feu, l’aviation et les missiles.

Mais la mobilité que la technologie n’a cessé de favoriser depuis l’invention de la première roue a abordé une phase d’efficacité sociale décroissante. L’accumulation des règlementations, les nuisances – bruit, pollution, consommation d’espace- dues à leur emploi et celles résultant de leur nombre poussent désormais à satisfaire le besoin d’agir à distance sans se déplacer.

L’idée n’est pas nouvelle. L’invention de l’écriture a permis d’agir à distance et l’imprimerie, le téléphone, la radio, puis le disque et la télévision ont pris le relais. Le développement des technologies numériques a multiplié la nature et le volume de ce qu’il est possible de réaliser à distance. Dans bien des secteurs, la vente à distance tend désormais à devenir dominante.

La guerre elle-même a fait un nouveau saut en utilisant des satellites d’observation et des drones opérant en zone de combat mais dirigés à partir de confortables salles de pilotage, installées à des milliers de kilomètres des zones de conflit.

Les relations interpersonnelles, par essence pratiquées à l’occasion de contacts, font désormais une place importante à la relation à distance via le téléphone, les messageries, les réseaux sociaux et ceci même pour les échanges les plus personnels.

Le télétravail a pris beaucoup d’ampleur mais n’en est qu’à ses débuts. Il concerne, pour l’instant, des tâches conçues pour être effectuées en présentiel, mais rendues possible à distance, dans les deux sens, c’est-à-dire de n’importe où vers le lieu d’exécution ou l’inverse. Dans le premier cas, la tâche est toujours effectuée au même endroit mais celui qui en a la charge peut le faire de n’importe où. A l’inverse l’opérateur peut être maintenu sur son lieu de travail et effectuer des tâches à distance. C’est le cas de la télémédecine ou encore de façon marginale de la télé-intervention. C’est encore le cas de la télé-expertise automobile où les experts analysent les dommages subis par les véhicules situés n’importe où sur leur territoire de compétence.

Dans l’avenir, ces différentes formes d’organisation vont se combiner et le travail sera conçu, dès le départ, comme devant être effectué à distance. Marc Zucckerberg a ainsi annoncé qu’à l’avenir Facebook sera organisé sur cette base, chaque collaborateur effectuant, de l’endroit de son choix, des tâches au profit d’entités dispersées dans le monde.

Le télétravail ne signifie pas nécessairement travail à domicile en solitaire : le besoin d’espace adapté, de services logistiques et de contacts sociaux va conduire à organiser des espaces de télétravail très décentralisés, bien équipés et également très conviviaux, permettant d’accéder à des moyens techniques performants, des salles de conférences, des salles de sport, des crèches et de la restauration collective à des personnes travaillant pour diverses entreprises et habitant à proximité.

Mutatis mutandis, une évolution parallèle pourrait se produire sur le plan commercial. D’ores et déjà, beaucoup de consommateurs fréquentent les magasins physiques pour choisir et essayer un vêtement mais l’achètent ensuite sur internet. Ces lieux de vente pourraient être remplacés par des centres locaux multi entreprises, d’exposition, d’essayage et de défilés de modes numériques, de soins esthétiques et de prestations de services de restauration et de loisirs, etc…

Le télétravail est possible lorsqu’il s’applique à des éléments immatériels – textes, images, chiffres, concepts, services…- mais il trouve des limites dans la production matérielle, qu’il s’agisse d’un d’aliment ou de n’importe quel objet.

Dans ce cas, le moyen de répondre au besoin de réduire la mobilité est double : l’impression 3D, qui permet de créer nombre d’objets à partir de commandes données à distance et le retour à des productions locales. L’usage de l’impression 3D est encore limité mais l’influence du localisme, associé au progrès de la robotisation et de la technique d’impression en feront une réalité demain.

Ces différentes évolutions permettront de régénérer la vie sociale locale dans des endroits aujourd’hui plus ou moins désertés mais disposant d’atouts rares pour le futur. La grande ville a longtemps représenté le cœur de la civilisation ; le pouvoir, la culture, le commerce, la sécurité et les moyens de santé y avaient leur siège. Désormais certains de ces apanages sont partagés avec tout le territoire ou devenus carrément le privilège de villes de moindre importance ou de bourgades, disposant non seulement des mêmes atouts, mais aussi d’espace, d’un environnement naturel et de plus de sécurité tant sur le plan sanitaire que sur celui des crimes et délits.

 

 

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