Elites et médias

Publié en 2015
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Les médias modernes ‒ radio, télé, Internet, réseaux sociaux et autres applications numériques ‒ modifient le fonctionnement de la démocratie. Les effets positifs de leur développement semblent, sur le long terme en amener d’autres susceptibles de la fragiliser, peut-être de manière fatale.

– L’instantanéité de ces médias les conduit à traiter de l’actualité la plus chaude. Celle-ci se renouvelant constamment, ils éludent ou traitent de façon éphémère les problèmes de fond. Il est ainsi très probable que le drame de Charlie Hebdo a largement éclipsé durant un mois le problème du chômage que subissent 5, 5 millions de nos concitoyens. La concurrence entre médias les conduit à se concentrer, à un moment donné, sur un seul thème. D’une manière générale, la communication moderne met à chaque moment une personne ou un sujet en exergue. « Le meilleur rafle tout », dit-on. Mais le « meilleur », ici, n’est pas sélectionné sur sa qualité, mais par le fait de retenir plus que les autres l’attention des médias. Ainsi la distribution des films, disques, livres profite à chaque moment à un tout petit nombre d’œuvres mises sous les feux de la rampe tandis que la grande majorité ne connaît qu’une diffusion confidentielle. De même, une exposition temporaire, qui fait événement, attire d’immenses foules, bien plus que les mêmes œuvres en exposition permanente dans un musée. Il en va de même pour les idées et les personnalités politiques.

– Comme tous les médias traitent en même temps du même sujet, l’ensemble de la population est amené, nolens volens, à se concentrer aussi sur ce sujet.

Or les dirigeants, les élus et plus généralement les élites sont de plus en plus discréditées. Elles sont deconnectées de la réalité[1] et incompétentes. Pis, seule la malhonnêteté semble pouvoir expliquer certains agissements. Même l’incompétence a des limites.

Pour être élus ou se maintenir en place, responsables politiques et élites doivent exister dans les médias. Il leur faut donc jouer le jeu de l’instant, du mot, de l’image, du buzz au lieu de celui de la réflexion et de l’action.

Nous sommes ainsi arrivé au paroxysme d’une situation qui a sans doute toujours un peu existé : les dirigeants sont recrutés sur des critères qui n’ont rien à avoir avec leur fonction. En l’occurrence, la capacité de faire le buzz. Comme si on choisissait un chirurgien sur sa performance à la course à pied.

Incompétentes, les élites ? Étant donné la complexité du monde moderne, on pourrait les excuser. Mais tant que la sélection se fera sur des critères qui ignorent cette question, la question ne se pose même pas.

Toute société finit par rejeter ceux qui ne savent pas la conduire. Pas nécessairement les règles qu’elle s’est données et dont elle déplore ensuite les conséquences.

[1] On peut lire sur ce sujet l’ouvrage Laure Belot : La déconnexion des élites. Comment Internet dérange l’ordre établi, Paris, Les Arènes, 2015.

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