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De l’utilité de la crise

Publié en mai 2020
Président de l'Institut Diderot, fondateur, président du groupe d’édition Humensis et président d’honneur du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA, GMF et PartnerRe.

Les crises font des victimes et brisent simultanément des structures, des modes de pensées et des habitudes – tout ce que déplorent leurs victimes – qui constituaient des obstacles à certaines évolutions attendues par la société.

La crise Covid-19 a déjà conduit à des remises en cause précédemment impensables comme le télétravail, l’enseignement à domicile comme alternative au mammouth, le non-respect de contraintes budgétaires européennes, la prise en considération de l’utilité des fonctionnaires pour déterminer leur rémunération, etc…

Tout ne change pas et le futur se construit avec les matériaux du passé comme l’illustrent des édifices initialement temples romains, devenus par la suite églises catholique puis lieux de stockage ou de commerce.

Notre société peine à affronter un certain nombre de défis qui font globalement consensus sur leur existence, même si des divergences profondes animent le débat politique sur leur importance et leur urgence respectives : la transition écologique, le vieillissement de la population, la rémunération du travail, la reconstruction du lien social, la puissance et l’identité du pays.

Dans l’approche classique, toute avancée par rapport à un de ces défis se fait au détriment des autres. « La fin du mois avant la fin du monde » proclamaient les gilets jaunes, convaincus que prendre soin de la planète ne pouvait se faire qu’à leurs dépens.

Les destructions provoquées par la crise permettent d’intégrer les différents défis en système, dans lequel chacun constitue à la fois une source de contraintes et un élément de solution pour les autres.

La crise a démontré à ceux qui voulaient encore l’ignorer combien sa bureaucratie handicapait la France. A effectif comparable le service de santé allemand comporte 100 000 soignants de plus et 100 000 administratifs de moins.

Le phénomène mis en lumière par la crise sanitaire est en fait général et la France, comme la Chine au XIXème siècle, est progressivement asphyxiée par sa bureaucratie. Nécessaire pendant longtemps pour construire la nation à partir d’une population hétérogène, peu développée et peu éduquée, la bureaucratie s’est hypertrophiée alors que l’évolution du pays la rendait moins nécessaire.

Cette hypertrophie se traduit par des prélèvements obligatoires qui appauvrissent les ménages, handicapent les entreprises et mobilisent les élites pour davantage de bureaucratie que de tâches productives. Pour y remédier, il faut promouvoir une nouvelle politique d’aménagement du territoire au détriment des mégalopoles et au profit des villes moyennes, voire d’un habitat plus dispersé. L’accompagner de la décentralisation des responsabilités politiques est nécessaire pour casser la logique infernale visant, coûte que coûte, à instaurer le bonheur par la contrainte administrative.

Alors que les grandes villes ont longtemps été le cœur des civilisations, elles rassemblent aujourd’hui tous les maux de la modernité : l’espace y coûte cher, les transports y mangent le temps de vie des habitants, l’insécurité y règne, les pandémies s’y développent, la recherche de la propreté est un combat permanent et coûteux, la solitude accompagne l’anonymat, la perte du lien social, le stress, la maladie ou l’addiction…

Les villes de moindre dimension sont plus conviviales, la vie et le logement en particulier y sont beaucoup moins chers. Elles souffrent uniquement du manque d’emplois mais la crise a révélé deux voies permettant d’en créer : le télétravail et la nécessité de rapatrier des productions stratégiques, c’est-à-dire la fabrication des produits essentiels et non substituables. La robotisation devrait d’ailleurs continuer à réduire le différentiel de coût par rapport aux pays dans lesquels elles ont été décentralisées.

Le vieillissement de la population mérite une approche qui déborde largement l’équilibre des régimes de retraites. Il devrait en être la conséquence et non l’objectif. La retraite est pour beaucoup le temps attendu de la liberté retrouvée, sans les contraintes du travail, du transport et des charges inhérentes à la fondation d’une famille. Mais c’est aussi celui où la solitude menace. Familles nucléaires endeuillées ou monoparentales, fratries réduites et dispersées pour des raisons familiales ou professionnelles, liens sociaux vite dissous car nés d’un travail devenu précaire et nomade ou ressources réduites, assombrissent cette période. Certains y échappent en continuant à travailler ou en étant actifs au sein d’associations. Il faut qu’un statut propre au 3ème âge incite à la généralisation d’activités de ce type ou d’autres à imaginer, pour conserver aux aînés utilité et insertion sociales, nécessaires à leur santé physique, mentale et affective. Ce serait aussi une ressource pour la société, un supplément de richesses ou d’aménités non quantifiables dont tout le monde profiterait et cela retarderait l’entrée dans le quatrième âge.

Se donner comme objectif de renforcer le lien social au sein de collectivités, de moindre dimension et plus conviviales aurait pour conséquence de faciliter la cohabitation entre jeunes et personnes âgées, dans une perspective de meilleure utilisation des ressources immobilières.

La décentralisation institutionnelle devrait accompagner l’aménagement du territoire. C’est une condition du succès, mais également une nécessité pour réduire le niveau record des prélèvements obligatoires, qui explique largement le faible niveau de rémunération du travail en France et a désormais un effet négatif certain sur la croissance. Si le coût des administrations est une composante du PIB, sa croissance se fait toujours au détriment de la partie marchande, c’est-à-dire du pouvoir d’achat et de la capacité à exporter. La décentralisation devra cependant être encadrée, pour qu’elle n’aboutisse pas, comme la construction de palais régionaux ou départementaux l’a déjà illustré, à reproduire les mauvais exemples de l’État.

La France peine à conserver un rôle éminent dans le concert des nations. Ses caractéristiques objectives en font désormais une puissance moyenne et ce déclassement est source de désabusement et de pessimisme, comme a pu l’être le démembrement de l’empire autrichien pour sa population après la première guerre mondiale.

Ce sentiment, la pauvreté et le chômage alimentent la xénophobie et l’hostilité à l’égard de l’immigration. Celle-ci est pourtant nécessaire comme le démontre le nombre d’emplois essentiels à notre vie quotidienne qui ne pourraient être pourvus autrement Elle corrige aussi une démographie dont l’évolution naturelle accentuerait notre déclin relatif.

Là encore une amélioration des conditions de vie par l’assouplissement du carcan administratif, l’allègement des charges, l’aménagement du territoire et la décentralisation peuvent créer de la richesse. Redonner de l’influence et de la grandeur à la France rendrait fierté et optimisme à sa population et restaurerait la tolérance.

La hiérarchie des Nations reflète plus la qualité de leur gouvernance que la taille de leur population et la richesse de leur sol.

 

 

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