Au delà de l’actualité

Publié en octobre 2015

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Lampedusa, « big data », changements climatiques, crise de l’éducation, addictions, énergies nouvelles… Quels points communs entre ces sujets d’actualité apparemment éloignés ? Rien de direct, mais ensemble et par la combinaison de leurs effets, ils façonnent l’avenir.

Lampedusa annonce des flux migratoires majeurs et irréversibles sous l’effet d’une pression démographique excessive dans les pays pauvres, où sont attendus deux milliards d’habitants supplémentaires d’ici à la fin du siècle, alors que les changements climatiques, des problèmes d’eau et d’érosion des sols, ainsi que l’urbanisation galopante, vont peser sur la production agricole. Dans le même temps, les vieux pays développés vont connaître une dépression démographique, le déclin modéré des effectifs devant être corrigé d’un formidable vieillissement. Enfin, Internet place en permanence sous les yeux des malheureux les images des pays de l’abondance.

Les « big data », le numérique, les startups, c’est l’ébranlement des structures traditionnelles, États, entreprises, syndicats. L’emploi traditionnel se réduit et devrait se réduire encore avec le développement des robots et des applications numériques qui permettent de faire collaborer des personnes dispersées à une œuvre commune. C’est l’objet des entreprises virtuelles comme Uber ou Airbnb. Plus généralement, le numérique favorise le développement de l’économie virtuelle, voire clandestine, les autoentrepreneurs, les emplois intermittents, la sous-traitance, les plateformes d’échanges. Le château fort que représente le droit du travail résiste, gardé par les syndicats, mais il est contourné par ces nouvelles formes d’activité économique qui l’ignorent.

La fiscalité, colonne vertébrale des États modernes, n’arrive pas à saisir la réalité des multinationales en général, des sociétés du net en particulier. Les chauffeurs d’Uberpop, quand ils sont encore tolérés, esquivent l’impôt. C’est le cas plus généralement de tous les acteurs travaillant dans les économies collaboratives reposant sur des échanges informels. La charge fiscale et réglementaire sur les acteurs de l’économie traditionnelle s’en trouve durcie, tue des emplois et fait basculer davantage de monde dans l’économie informelle.

Nous connaissons aussi une crise de l’éducation, la perte de valeurs et de repères, l’affaiblissement des forces d’intégration, le développement des addictions, le chômage, tous facteurs d’une société sans colonne vertébrale, mobilisable pour n’importe quel objectif par ceux qui sauront y faire.

Les énergies nouvelles, par ailleurs, remettent en cause le caractère centralisé de notre système actuel de production et de distribution.

Chacune de ces tendances renforce les autres. Les grandes structures traditionnelles, États, grandes entreprises, universités, hôpitaux, que leur puissance nous a conduit à croire nécessaires et éternelles, s’érodent. La crise grecque montre que les grandes bureaucraties comme l’Europe ne sont pas viables. Mais toutes les grandes structures sont bureaucratiques !

Une nouvelle géographie se dessine. De nouvelles structures apparaissent, porteuses de nouvelles cultures. De nouveaux pouvoirs, de nouvelles monnaies, de nouvelles hiérarchies.

C’est un monde nouveau, qui aura lui aussi ses avantages et ses inconvénients, qui aura tendance à en favoriser certains, à en défavoriser d’autres. Nous craignons l’arrivée de ce monde. Mais elle est inéluctable. Et n’oublions pas que notre monde actuel aurait pour sa part terrifié nos aïeux.

Article paru dans Courtage News de septembre 2015

0

Vous pourriez aussi être intéressés par

Sur le changement
05 2021

Sur le changement

Dans les sociétés modernes, le changement est devenu une valeur en soi et un synonyme de progrès, aussi la résistance au changement est-elle considérée comme […]

Lire la suite
Où nous conduisent les réseaux sociaux ?
04 2021

Où nous conduisent les réseaux sociaux ?

La communication a toujours été un agent essentiel de la structuration des sociétés. Quelques exemples : les religions se sont développées sur la diffusion d’une parole, […]

Lire la suite
Le blog de Jean-Claude Seys
02 2021

Le chaos

Les commentaires sur l’actualité donnent l’impression que le monde vit dans le chaos et qu’il s’agit là de la conséquence de l’incompétence des gouvernants. En […]

Lire la suite
Le blog de Jean-Claude Seys
12 2020

Retour à la normale

Tout le monde attend avec impatience la fin de la pandémie et le retour à une situation comparable à l’avant crise. Il est évident que […]

Lire la suite
Le blog de Jean-Claude Seys
10 2020

Être où ne pas être

La crise sanitaire, due au coronavirus, a provoqué une accélération du travail à distance. Mais cette évolution était déjà en cours et s’inscrivait dans un […]

Lire la suite
Le blog de Jean-Claude Seys
10 2020

Tous coupables ?

Une habitude se répand dans la société française consistant à condamner les « incivilités », pour reprendre l’expression désormais consacrée, tout en évitant d’en désigner les responsables. […]

Lire la suite
Charger plus de Tweets