Redonner sens au progrès

Publié en 2010
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Jean-Claude Seys et Dominique Lecourt

La conférence de Copenhague avait été conçue comme un moment de communion universelle. II y allait du sort de la planète. L’humanité enfin réconciliée allait préserver l’intérêt des générations futures.

C’est plutôt la division qui a prévalu. On a surtout vu à Copenhague les paradoxes et les enjeux de la crise occidentale de l’idée de progrès.

Cette idée avait mobilisé les énergies et les intelligences de l’âge industriel. Elle subordonnait une philosophie de l’action à une conception déterministe de l’histoire. Tout pas en avant dans la connaissance était un pas vers une vie meilleure. On célébrait les bienfaits de l’innovation. N’affranchissait-elle pas l’homme des contraintes de la nature qui entravaient sa marche ? Cette idée semble avoir perdu l’essentiel de sa force d’attraction dans les pays occidentaux. Le progrès y apparaît même comme une menace d’aliénation radicale. Les sciences et les techniques sont diabolisées. Le mot progrès s’écrit aujourd’hui entre guillemets, et la maxime selon laquelle « on n’arrête pas le progrès », naguère conquérante, prend un sens d’ironie sarcastique. L’attrait de l’inconnu est en passe de céder devant la crainte de l’incertain. Le principe de précaution devient principe de suspicion, d’abstention ou d’inhibition. II affecte l’esprit d’entreprise autant que l’esprit de recherche. On aura même vu un explorateur chevronné faire l’éloge de l’ « immobilisme » pour résoudre le problème de l’énergie.

Situation paradoxale, car nos contemporains se bousculent aussi pour profiter des dernières réalisations de la révolution des technologies de l’information et de la communication ou bénéficier des exploits de la médecine. Ils contribuent massivement à l’artificialisation de nos existences qu’ils dénoncent.

Les empoignades autour du réchauffement climatique portent la trace de cette véritable schizophrénie. C’est à l’autorité de scientifiques (les prix Nobel du GIEC) qu’il est demandé de certifier la fatalité d’une catastrophe imputable en définitive à la puissance de nos sciences et techniques. La climatologie est appelée à devenir une eschatologie.

Aux pays qui n’ont pas bénéficié des progrès économiques et sociaux réalisés pendant les deux siècles de l’âge industriel, cette crise idéologique apparaît comme une manœuvre hypocrite pour les maintenir dans la dépendance. La Chine a revendiqué à Copenhague son « droit au développement ». Elle a ses raisons politiques propres de grande puissance naissante. Elle a été entendue des plus pauvres.

Les pays riches vont-ils empêcher les pays pauvres de faire le parcours qui a été le leur, au risque de les maintenir de force dans un état de misère de plus en plus indigne ? Vont-ils, au contraire, les aider à emprunter le même chemin, au risque de rendre la vie humaine invivable ?

Dans ce dilemme, c’est l’idée même de progrès qui est en cause. Il semble qu’on ait perdu de vue jusqu’à son but. Aux yeux des philosophes des Lumières, ce but était la liberté individuelle, par et pour une œuvre collective. Pour les philosophes-ingénieurs de la révolution industrielle, ce fut une organisation rationnelle de la société. D’où une vue de plus en plus étroitement économiste du progrès soumise aux mathématiques probabilistes. L’homme en tant qu’être de désirs, de rêves et de libres inventions a été oublié. Le consumérisme aidant, on a voulu le réduire à un être de besoins capable de se muer par calcul en agent rationnel.

Avec la chute du mur de Berlin et la disparition de l’URSS, Francis Fukuyama ne fut pas le seul à considérer que cette vision de l’homme l’avait définitivement emporté. L’histoire était finie, la mondialisation était une civilisation ultime, la plus parfaite. L’individualisme possessif triomphant, on n’a pas hésité à ériger l’égoïsme en vertu cardinale pour chacun, l’efficacité en valeur suprême pour tous. Vingt ans après, c’est cette vision qui est entrée en crise. Voici l’histoire à nouveau ouverte sur un avenir. Nous savons désormais que nous ne pourrons pas le connaître et le déterminer intégralement d’avance. Ce qui n’empêche pas, au contraire, de devoir anticiper, c’est-à-dire de prendre les devants à nos risques et périls.

Plus que jamais, la démarche prospective s’impose, non comme une science du futur qui abolirait le temps, mais comme une éthique ouvrant activement le champ des possibles à la pensée et à l’action. Le catastrophisme ambiant cultive en Occident une fascination morbide pour la fragilité humaine. Il inspire une petite morale de la sobriété et de la frugalité qui n’est qu’un repli craintif devant une chance à saisir. Notre temps n’est-il pas celui où, conscients des risques, nous avons la possibilité d’inventer de nouvelles formes de vie humaine, qu’il s’agisse du travail, de la recherche, de la médecine et du soin autant que des relations affectives ? Bref, nous avons la chance de pouvoir et de devoir redonner sens au progrès. C’est une chance, car, sans le sens du progrès, il n’y a pas d’humanité qui vaille.

Article initialement publié dans le journal Le Figaro du 6 janvier 2010.

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