Panem et Circenses

Publié en 2010
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Les grèves paralysent régulièrement l’activité économique du pays. Elles ont pour objectif affiché l’amélioration du sort des salariés dans l’entreprise, lorsqu’elles sont locales, et le sort collectif de ceux-ci, quand elles sont générales. Elles ont alors une dimension politique puisqu’elles visent à modifier la situation des salariés par rapport aux autres catégories sociales.

Ceci est bien connu. Mais les grèves ont d’autres dimensions qui le sont moins.

D’abord, une dimension psychologique : pour des populations subordonnées, dire non de temps à autre est nécessaire à l’estime de soi.

Existe ensuite une fonction que les gouvernements semblent ignorer : chaque grève est une fête de la solidarité.

« Fête », « solidarité » : les deux mots sont importants.

Dans la société contemporaine, l’individualisme a triomphé, mais son corollaire, la solitude, également. Dieu est mort, les curés sont à la retraite, la famille décomposée, le village disparu, les grandes fraternités ouvrières des mines et industries traditionnelles évanouies, le service militaire révolu, les syndicats bureaucratisés.

Un véritable besoin de liens se développe en conséquence.

Les classes privilégiées n’y échappent sans doute pas, mais ont à leur disposition quelques substituts. Les élites forment des sortes de villages virtuels dont les habitants se connaissent, parfois à l’échelle mondiale : dirigeants d’entreprise, membres du barreau, show-business, anciens des grandes écoles, etc. Connaître et être connu, c’est le premier niveau du lien social. Et les élites ont leurs clubs, leurs obligés, leurs écoles, leurs fournisseurs.

Les membres des classes populaires, eux, sont vraiment seuls (sauf communautarismes). La manifestation est un moment de fraternité, éphémère, mais puissant comme peut l’être tout phénomène de foule. Elle donne le sentiment d’exister avec d’autres, de partager un objectif, parfois un idéal, qui dépasse chacun.

Certains participent à des manifestations qui ne les concernent pas directement. Le motif n’est pas simplement de défendre une cause. Il s’agit aussi de sentir que l’on appartient à une collectivité. On souhaite apporter sa force à d’autres en contrepartie du sentiment de participer à une force collective qui attestera de son existence.

Ces manifestations sont des fêtes, dont les bénéficiaires sont aussi les acteurs.

Les civilisations traditionnelles étaient rythmées par des fêtes rituelles à l’occasion des changements de saison, de travaux importants comme les moissons, de chaque étape de la vie. Les villages avaient leurs fêtes et leurs foires, les quartiers leurs carnavals, les églises leurs processions. Bref, chacun avait de multiples occasions d’abandonner ses tâches familières pour participer à des moments collectifs d’émotion, de plaisir, voire de folie.

Le travail accompli n’est plus fêté. Les soldes ont remplacé les foires. Le Pacs, le mariage à l’Église. Le menu « Spécial Noël » du restaurant, la messe de minuit. L’embouteillage sur l’autoroute du week-end, la procession. La télévision, la fête au village.

La manifestation, action passionnelle, surgit, dans cet univers passif et morne, comme un moment de fête collective.

Le succès de la Fête de la musique créée par Jacques Lang et des manifestations qui s’en sont inspirées rappelle que le peuple ne vit pas seulement de pain, qu’il a besoin de jeux, c’est-à-dire de moments d’exception où il fait autres chose, en communion avec le reste de la cité, si étrangère le reste du temps.

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