La Grèce, l’économie et la monnaie

Publié en 2015
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Une des difficultés de la science économique, qui explique ses fréquentes erreurs et le caractère incertain des politiques économiques qu’elle inspire, tient au fait qu’elle appréhende la réalité au travers du prisme de la monnaie. Or la monnaie n’est pas simplement l’expression de la réalité. Elle comporte sa dynamique propre. En effet, elle peut être créée en dehors de toute création de richesses et sa thésaurisation suffit à bloquer l’activité réelle. Lorsque des actifs réels garantissent des crédits qui ne peuvent être remboursés que par leur vente, celle-ci peut faire effondrer leur prix et conduire à la faillite du débiteur et du créancier.

La crise économique née des « subprimes » illustre bien la difficulté qu’il y a à maîtriser la relation entre la réalité et l’image qu’en donne son reflet monétaire.

L’endettement, pour la part qu’on peut désigner comme surendettement, correspond à des crédits qui n’ont servi à financer ni des investissements productifs de nature à créer la valeur nécessaire à leur remboursement, ni à harmoniser des flux de dépenses avec les recettes affectées à leur financement. Le surendettement a permis des dépenses de consommation ou des investissements improductifs comme des armements. Par nature, les sommes ne sont pas remboursables.

Il est évident, par exemple, que la réalité économique de la Grèce ne lui permettra jamais de rembourser la totalité de sa dette. Depuis son indépendance, elle n’a cessé d’emprunter et, de ce qui a été financé par ces crédits, il ne reste rien que les dettes elles-mêmes. D’ailleurs, les grandes dettes sont rarement remboursées. Elles sont le plus souvent annulées par l’inflation, la ruine, voire l’anéantissement des créanciers à la suite d’une guerre ou d’une révolution. Elles peuvent aussi être reportées indéfiniment par les pays dont la devise est monnaie de réserve, le dollar américain par exemple.

Il est toutefois impossible de constater à froid et d’admettre que le remboursement ne se fera pas. La contagion s’étendrait très vite et plongerait le monde dans la crise. Surtout, et les deux choses sont liées, la constatation comptable de la perte mettrait nombre d’institutions en faillite.

La position de synthèse entre l’incapacité de rembourser et celle de constater la non-valeur de la dette est d’affirmer le caractère intangible de celle-ci, afin de pouvoir la conserver dans les bilans tout en en différant indéfiniment le remboursement par le débiteur.

Certes, des règles de comptabilité imposent aux institutions privées de faire figurer dans leur bilan la vraie valeur de leurs créances, mais les institutions publiques, qui portent l’essentiel des crédits à la Grèce, n’ont pas les mêmes contraintes. De toute manière, celles-ci étant conventionnelles et édictées pour éviter des crises, elles doivent pouvoir évoluer de manière pragmatique pour permettre d’en éviter de plus graves.

Il sera donc probablement accepté que la Grèce ne rembourse pas, décision assortie d’un habillage destiné à rendre plus difficiles la contagion à d’autres débiteurs et la prise de conscience de la réalité par les électeurs des différents pays créditeurs. Mais ne pas rembourser ni payer d’intérêts peut être encore insuffisant pour un pays, qui, malgré les réformes opérées, a besoin de nouveaux concours dont le remboursement serait, lui aussi, très improbable. À défaut, il faudra envisager la sortie de la Grèce de l’euro, ce qui entraînera sans doute celle d’autres pays et des conséquences sérieuses mais imprévisibles. Le passage par une phase de « chaos » serait inévitable avant de retrouver des perspectives d’avenir.

En tout état de cause, résoudre tant bien que mal le problème grec n’est pas suffisant. Mieux vaudrait une politique plus globale permettant de remettre l’Europe sur le chemin d’une croissance indispensable dans un monde qui comptera trois milliards d’habitants supplémentaires d’ici la fin du siècle.

Le mécanisme reste à inventer. On le ferait si la situation actuelle résultait d’une guerre, il faut le faire pour éviter que celle-ci ne soit la solution.

Une organisation peut servir de base à l’élaboration de cette solution : le FMI.

Celui-ci a été créé en 1944 pour éviter que ne se reproduisent les dévaluations compétitives ayant conduit à la crise des années 30. Il peut créer, au profit de ses membres, des droits de tirage qui viennent renforcer leurs réserves de change. Il en a créé en 2009 pour contribuer à la sortie de la crise, mais en quantité modeste par rapport aux dispositifs mis en place par les banques centrales.

Pour une opération dont l’ampleur permettrait de promouvoir la croissance mondiale, seul moyen d’augmenter les capacités de remboursement des débiteurs et d’améliorer leur bilan en relativisant l’importance de leur endettement par rapport au PIB, il faudrait que le FMI non seulement multiplie par un facteur 10 son action, mais en diversifie les modalités. En effet celles-ci, même élargies à l’occasion de la crise, reposent sur le postulat que, moyennant des efforts, tout crédit peut être remboursé, alors que ces efforts réduisent la production de richesses, ce qui rend impossible ce qui n’était que difficile auparavant.

 Il pourrait, par exemple, accepter que des créances détenues par les pays créanciers sur les pays endettés puissent venir, dans une certaine proportion, abonder leurs réserves. Le temps et l’inflation, qui repartira avec la croissance, règleront tranquillement le problème.

Ce n’est pas la vocation actuelle du FMI qui ne détient que des actifs sûrs et liquides. Accepter des créances n’ayant pas ces caractéristiques changerait sa nature, mais serait utile à la fois aux débiteurs et aux créanciers et rendrait cette évolution acceptable pour tous.

La BCE a montré que les institutions pouvaient et devaient dépasser, en cas de besoin grave, les règles du jeu fixées pour les temps ordinaires.

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