La crise sans solution ?

Publié en 2016
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

 

La crise économique perdure dans de nombreux pays et semble résister aux mécanismes spontanés de reprise qui se mettent  normalement en mouvement après qu’ont été purgés les excès qui l’ont provoquée ainsi qu’aux mesures prises par les autorités économiques.

Cette crise a donc quelque chose de spécifique.

L’économie est un phénomène complexe en raison du nombre et de la variété des acteurs, du fait que nombre d’actions qui affectent l’économie n’ont pas celle-ci pour objectif et parce qu’il s’agit, comme la guerre, d’un jeu de forces où le résultat de toute action est affectée par la réaction des autres.

Il est difficile d’isoler une cause qui expliquerait la persistance de la crise de manière certaine ; on peut néanmoins considérer que deux facteurs liés jouent un rôle essentiel :

–         Une excessive inégalité entre les Etats et les ménages  dans la répartition des revenus dans le monde : on sait qu’aux Etats-Unis et dans d’autres pays, 1 % de la population rafle 40 % du patrimoine ; sur un plan strictement économique, c’est-à-dire ni moral, ni politique, ni social, cela empêche l’économie de fonctionner de manière satisfaisante. Les très riches épargnent l’essentiel de leur revenu ; il y a excès quand ils laissent aux autres une part insuffisante du revenu national pour consommer ; eux-mêmes n’ont alors pas de motif d’investir (ce qui est pour eux l’usage normal de leur revenu). Ils se battent alors pour acheter des actifs ou prêter aux Etats et les taux de rendement s’effondrent. Si la demande spontanée (consommation + investissements) n’est pas suffisante pour absorber la production d’une période,  c’est -à-dire le revenu qui lui est toujours égal, celle de la période suivante sera réduite, donc le revenu donc la demande de la période suivante : une crise s’annonce ;

–         La demande globale peut toutefois être stimulée par le crédit directement aux ménages pour qu’ils consomment ou aux Etats qui en redistribuent le produit aux ménages sous forme de traitements de fonctionnaires ou de transferts sociaux.

Si les facteurs d’inégalité subsistent, ce dopage de l’économie accroît les  inégalités, donc le problème et il faut, au cours des périodes qui suivent, augmenter de plus en plus les crédits.

Sous une apparence identique, les crédits nouveaux changent progressivement de nature : ils deviennent de moins en moins remboursables et finissent par ne l’être plus du tout.

En effet, les premières couches de crédit sont indispensables à l’économie et normalement remboursables ; qu’il s’agisse de financer des investissements dont la production assurera le remboursement, où  de crédit consentis aux ménages pour mobiliser le revenu futur dont ils disposeront de manière certaine pour l’usage d’un bien.

Puis viennent des crédits qui ne mobilisent pas un ressource future certaine, mais constituent un pari sur une éventuelle augmentation de revenu de source non identifiée ; leur remboursement est improbable.

Enfin,  il y  a des crédits, qui du fait de leur nature ou de leur montant ne seront jamais remboursés : les enquêtes sur les défaillances bancaires dues aux subprimes ont montré que certains crédits ne pouvaient être remboursés qu’en cas de hausse forte de l’immobilier. Démarche purement spéculative et vouée à l’échec puisque  elle se serait poursuivie tant qu’une hausse l’aurait justifiée, ce qui ne peut pas être perpétuel.

Alors que les défauts de remboursement qui surviennent par accident dans la première catégorie de crédits peuvent facilement être mutualisés entre emprunteurs, à travers les intérêts qu’ils paient, ces derniers crédits ne peuvent être ni remboursés, ni mutualisés.

 

Pour réduire ce type d’endettement, les débiteurs doivent renoncer à employer  une partie de leur revenu pour leurs dépenses personnelles – de consommation pour les ménages par exemple – et la remettre au créancier : mais celui-ci ne va pas utiliser cet argent de la même manière, ce n’est pas son rôle : le renoncement à consommer du ménage se traduit donc par un tassement de la demande, qui induit une réduction de la production, donc du revenu qui lui est consubstantiel, provoquant ou aggravant la crise : le bon sens populaire considère très justement  que poursuivre la réduction de la dette en provoquant la contraction des revenus est, au minimum, paradoxal. Pour éviter cette impasse, il faut que la demande qui n’est plus exprimée par le débiteur le soit par d’autres, par exemple, par l’international, ce qui implique généralement une baisse de la monnaie, mais aussi que le pays ait une production exportable !

Effacer un endettement qui représente plusieurs années de PIB  annuel, en en faisant supporter – directement ou indirectement- le poids aux ménages dont la consommation n’est que de 65 % du PIB, tend rapidement vers l’impossible.

Les réponses historiques à cette situation, qui ne sont pas inédites, n’ont rien d’agréables : il faut reconnaître la défaillance de l’emprunteur, ou bien, solution appréciée des anciens rois, éliminer les créanciers, ce qui peut aussi se faire plus démocratiquement à l’occasion d’une révolution ou d’une guerre.

Une inflation forte  constitue une arme de destruction massive de l’endettement, encore faut-il savoir comment la promouvoir… (à suivre)

 

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