Fourmi or not fourmi ?

Publié en 2013
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Hannah Arendt a très justement fait observer que, depuis l’Antiquité, la société connaît une évolution qui tend à réduire la sphère de la vie privée en même temps que celle de l’action politique. Ce reflux se fait au profit du social : croyances, valeurs, modes, et opinion publique. Autrement dit, tout ce qui influence les comportements des individus. Intellectuels, gourous, partis politiques, organisations religieuses ou culturelles, entreprises et plus généralement groupes sociaux de toute nature mettent ainsi en circulation des idées, des images, des valeurs. La plus grande partie d’entre elles a une influence collective très limitée dans l’espace et le temps alors qu’une petite fraction se répand et contribue à la formation d’une force collective qui va influencer tous les membres de la société. C‘est le « on » du langage courant.

Les pouvoirs de toute nature s’efforcent de comprendre ce mécanisme de manière à l’utiliser à leur profit, mais nul ne le maîtrise. Il dépend moins de la volonté des dirigeants et autres faiseurs d’opinion que des choix mystérieux de la société. Ainsi, le communisme soviétique n’a pas réussi à imposer ses conceptions malgré des efforts douloureux pour la société et la suppression des hommes et des symboles qui s’y opposaient. Pourtant, il est vraisemblable que la société russe d’aujourd’hui en a hérité en partie.

La technologie joue dans cette évolution un rôle majeur.

Elle n’est pas à l’origine des idées, des valeurs qui vont assurer l’évolution des sociétés, mais elle constitue à la fois la concrétisation de certaines d’entre elles et un vecteur puissant de leur diffusion.

Les individus restent soumis à des contraintes politiques, mais elles-mêmes, du fait du jeu démocratique peut-être, de celui des médias sûrement, qui renforcent les évolutions générales, ne sont plus que l’expression du social ; c’est le politiquement correct qui s’impose aux politiques et non l’inverse.

L’espace de liberté de l’individu se rétrécit : certes le mariage gay, les mères porteuses et autres phénomènes de ce genre entrent dans les mœurs et donnent le sentiment d’une liberté croissante, mais la liberté réelle n’existe que dans un espace social de plus en plus contraint.

La circulation automobile en ville, observée d’un point élevé, en donne une illustration parfaite : chacun est libre, mais l’ensemble évolue comme les éléments d’un manège dont chaque élément est relié d’une manière rigide au tout.

La révélation du fait que la NSA espionne tout le monde a réactualisé l’idée de « Big Brother » : un gouvernement tyrannique qui nous surveillera tous.

Mais « Big Brother » ne sera pas un gouvernement. Ce sera le social au sens de Hannah Arendt. C’est la société dans son ensemble qui déterminera le politiquement correct, permettra aux idées qu’elle admettra de se diffuser avec une puissance inégalée et effacera les autres. Les entreprises du Net, Google, Facebook et autres Amazon, dont le succès témoigne de leur résonance avec la société, vont connaître nos habitudes, nos modes de consommation et de vie, nos centres d’intérêt, nos relations, nos curiosités. Elles les exploiteront pour nous vendre des produits, des services et des idées. Elles en connaîtront davantage sur nous que nos proches. Elles remplaceront les marieuses d’autrefois et le bal du samedi soir, quitte à nous proposer de changer de partenaire si l’analyse de nos SMS et de nos courriels leur permet de détecter des insatisfactions.

Le politiquement correct finira par imposer l’adhésion à des réseaux sociaux et s’exposer sera une obligation permettant à tous de veiller à l’orthodoxie et au conformisme social de chacun.

L’intelligence deviendra collective. Les technologies faciliteront la combinaison et l’addition des talents individuels, auxquelles s’ajoutera de plus en plus une composante numérique. Les microprocesseurs additionnent déjà leur capacité à celle des humains, mais sont eux-mêmes le produit de l’intelligence humaine. Ils vont progressivement devenir capables de s’autoprogrammer et de développer des capacités non limitées par les facteurs subjectifs qui obèrent l’intelligence humaine : émotions, sentiments, culture.

Leur efficacité viendra aussi de leur aptitude à apprendre sans fin, alors que le vieillissement et la mort limitent cette capacité chez les individus.

La liberté des hommes s’en trouvera contrainte et limitée aux marges de manœuvre de plus en plus étroites que la société leur concèdera. En gros, celles dont la fourmi dispose dans l’exécution des tâches qui lui sont assignées.

Le mariage gay, les mères porteuses, etc. sont des étapes qui marquent la progression vers l’état de fourmilière ou de ruche où la notion de filiation individuelle n’a pas de raison d’être. Cet état, que Platon appelait de ses vœux, ne peut être le résultat d’une volonté politique, mais il se réalisera spontanément par l’évolution du social, faisant de l’humanité une fourmilière ou une ruche.

Peut-être s’agit-il là d’une condition préalable à l’essaimage vers de nouvelles planètes !

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