Droit à l’erreur et principe de précaution

Publié en 2011
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

L’erreur est humaine, mais dans un monde complexe, et en évolution rapide, dans lequel ce qu’on croit vrai peut cesser de l’être sans crier gare, les occasions de se tromper se multiplient. Tout le monde est, de ce fait, amené à commettre des erreurs. Pour continuer à fonctionner, la société doit admettre que les erreurs ou les fautes, qui sont des erreurs comportant une part d’intentionnalité, peuvent, d’une manière ou d’une autre, être acceptées dans certaines conditions.

Bien sûr, la faute et l’erreur peuvent prendre de multiples formes et avoir des conséquences infiniment variables. Elle peut être infraction volontaire ou non à un commandement religieux, une loi, un précepte moral ou être une décision ou un acte inadéquat par rapport à un objectif recherché. Les infractions à un commandement religieux, une loi ou une règle morale sont sanctionnées, mais peuvent être absoutes dans certaines conditions. Il peut s’agir de reconnaître la faute, de s’en déclarer contrit, d’accepter une sanction et de réparer, autant que faire se peut, les conséquences de la faute pour la société.

Tout homme peut commettre des erreurs, et toute personne détenant du pouvoir des erreurs plus conséquentes. Le principe selon lequel toute erreur peut être pardonnée devrait jouer ici aussi. Les manuels de management proclament d’ailleurs la nécessité de reconnaître le droit à l’erreur.

La pratique est très éloignée de cette affirmation. En réalité, dans un univers concurrentiel, non seulement le droit à l’erreur n’existe pas, mais, les procédures de rédemption, qui peuvent exister dans le reste de la société, n’ont pas leur équivalent. Ni en politique ni dans l’entreprise il n’existe de prêtre ou de juge susceptible d’en vérifier la réalité, la gravité et l’intentionnalité éventuelle. Personne n’a autorité pour définir les conditions de la rédemption. Le procès est instruit par tous ceux qui peuvent trouver intérêt à accabler l’auteur de l’erreur : les concurrents, bien contents d’éliminer l’un d’entre eux, les victimes désireuses de maximiser le profit psychologique ou financier qu’elles peuvent en tirer, les médias qui savent que leurs lecteurs aiment le goût du sang et même des quidams qui n’ont rien à voir dans l’affaire et qui vont tenter d’en tirer quelque avantage en adoptant la posture de justicier.

Cette attitude est d’autant plus regrettable que s’il existe, dans le monde de l’entreprise, des comportements répréhensibles et des fautes involontaires, la plupart des faits qualifiés d’erreurs ne sont que l’issue la moins favorable d’une alternative à laquelle l’auteur ne pouvait échapper.

Toute personne est ainsi couramment placée devant une alternative, sans qu’il soit possible de trouver les éléments pour éclairer sa décision. Un automobiliste peut avoir le choix entre une autoroute rapide, mais susceptible d’être embouteillée, ou une petite route, plus lente, mais sans ce risque. Le choix de l’autoroute s’avérera une erreur si l’embouteillage se produit, celui de la petite route dans le cas contraire. Les responsables d’entreprise sont constamment obligés de prendre des décisions de cette nature. Faut-il, par exemple, s’équiper ou sous-traiter une fabrication ? Si le succès accompagne le lancement d’un produit, la première solution apparaîtra la bonne. Dans le cas contraire, l’investissement ne pourra être amorti et la décision sera qualifiée d’erreur.

Le « droit à l’erreur » n’a peut-être pas lieu d’être, mais assimiler tout échec à une erreur alors qu’il s’agit de l’issue la moins favorable d’un pari imposé est regrettable. Le principe de précaution, qui interdit toute décision en situation d’incertitude, généralise ce postulat, en feignant d’ignorer que le statu quo est lui-même un choix dont les conséquences sont le plus souvent méconnues

Article paru dans Courtage News de septembre 2011.

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