Crise économique et distribution des revenus

Publié en 2012
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

On attribue, à juste titre, la crise économique à plusieurs causes, notamment aux subprimes et à l’excès d’endettement de certains États et/ou agents économiques privés. On sous-estime vraisemblablement une cause fondamentale : les inégalités de revenus et de patrimoine. Le problème de l’inégalité des revenus est régulièrement posé en termes politiques, moraux ou sociaux. Il se pourrait aussi qu’il soit aussi une des sources de la crise…

Une économie croissant régulièrement suppose en effet l’existence d’un ratio idéal entre consommation et épargne. Si quelque raison conjoncturelle fait baisser la consommation, l’épargne augmente alors qu’en baisse le besoin. Ce déséquilibre est normalement autocorrecteur : lorsque l’épargne est excessive, les taux d’intérêt baissent rendant attrayant de nouveaux investissements qui vont amorcer la reprise. De même, les consommateurs se mettent à emprunter en raison de la modicité des taux. De proche en proche, l’équilibre se rétablit. S’il est dépassé dans l’autre sens, l’excès de consommation rend l’épargne plus rare et donc plus chère, ce qui décourage l’endettement et conduit au refroidissement de l’économie.

Si la cause de la réduction de la consommation est une réduction structurelle des revenus des ménages les moins favorisés, compensée au plan global par une hausse des revenus les plus élevés, comme on l’a vu depuis vingt ans dans le monde, la consommation de la majorité se contracte, diminution qui ne sera pas compensée par l’augmentation de celle des plus favorisés qui ne sera que marginale. Le résultat est l’entrée de l’économie en récession.

L’accroissement de l’endettement s’ensuit, comme dans le cas d’une baisse de consommation purement conjoncturelle. L’État lutte alors contre la récession en empruntant pour poursuivre, malgré la baisse de ses recettes, les transferts sociaux, le paiement de ses fonctionnaires et, éventuellement, entreprendre de grands travaux censés mettre fin à la crise. Les ménages s’endettent pour maintenir leur modèle de consommation dont l’adaptation à la baisse est toujours décalée par rapport à la baisse de leur revenu. Les détenteurs d’épargne alimentent la capacité d’endettement de l’économie car ils ont besoin de faire fructifier leurs capitaux. Dans ce cas, le rééquilibrage automatique qui tend à se produire après une baisse conjoncturelle de la consommation ne peut toutefois avoir lieu. Les détenteurs d’un patrimoine important continuent à accumuler, les ménages moins favorisés à s’appauvrir. Le déséquilibre de départ, alimenté par la croissance des revenus financiers, ne peut que s’accroître.

La progression des crédits a un terme, soit du fait d’une prise de conscience des débiteurs que l’emprunt aggrave leur situation, soit du fait des prêteurs, confrontés à des défaillances de plus en plus nombreuses. La récession amorcée par l’insuffisance de consommation due à l’excessive concentration des revenus ne peut que se renforcer.

Le fordisme avait justement mis en évidence que si la population n’a pas un revenu suffisant, la machine économique ne peut fonctionner.

D’une manière générale, la richesse vraie n’existe que si elle est partagée. Ce n’est pas une vue idéaliste. Dans un monde où un seul homme détiendrait la totalité des actifs, ce tout ne vaudrait que ce les autres hommes pourraient payer pour acquérir les produits de ses terres et de ses usines, et prendre ses immeubles en location. Autrement dit, exactement autant que les revenus qu’il accepterait de distribuer à ses travailleurs ou à d’autres sous forme de transfert social. Cet homme pourrait imaginer de prêter, pour accroître l’activité et la valeur de ses actifs. Mais ces crédits ne seraient jamais remboursés, ni par transferts d’actifs, puisqu’il les possède tous, ni par réduction de la consommation sur les revenus distribués, puisque cette réduction entraînerait une perte de valeur des actifs. D’une certaine manière, cela équivaudrait, pour une personne qui voudrait économiser sur la nourriture, à se faire enlever l’estomac : à court terme, une économie, mais en fait un suicide.

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