Une dette abyssale

Publié en septembre 2012

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Il était fois une petite île isolée au climat semblable à celui de la Grèce. Ses habitants profitaient de la nature généreuse et vivaient dans une relative aisance grâce à un labeur raisonnable. Un jour, le yacht en détresse d’un banquier de la City fut contraint d’y aborder pour tenter de remédier à quelque avarie.

Le banquier, conquis par la beauté du site et la gentillesse de ses habitants décida, pour les remercier de leur bon accueil, de les aider. Il les réunit et leur enseigna ce qu’étaient la monnaie et le crédit. Il leur expliqua que c’était la base d’une économie d’échange permettant, pour un labeur identique, de vivre infiniment mieux.

Profitant de l’existence, dans les coffres de son navire, de lingots d’or, il prit l’initiative de créer une banque et d’émettre de la monnaie. Les indigènes, étonnés, se mirent à venir chercher des billets en contrepartie de leur or, puis à rapporter leurs billets pour reprendre de l’or. Ils recommençaient indéfiniment ce qu’ils considéraient comme un jeu amusant.

Le banquier expliqua qu’il ne s’agissait pas d’un jeu dont, au demeurant, ils finiraient par se lasser, mais d’un moyen de vivre mieux. Il convainquit un premier autochtone d’emprunter pour construire un grand bateau de pêche. Jusque là, chacun fabriquait en famille la barque dont il avait besoin. En empruntant, il devenait possible de demander à davantage de personnes de travailler pour en construire un plus grand qui permettrait de prendre plus de poissons. Une partie de cette pêche rembourserait le prêt, le reste apportant au pécheur une abondance qu’il n’avait jamais connue.

D’autres suivirent bientôt son exemple, l’un fabriquant un séchoir à poissons, un autre également un bateau, un autre encore préférant défricher une nouvelle terre.

L’abondance de produits dépassa bientôt leurs besoins. Sur le conseil du banquier, ils entreprirent d’exporter leurs excédents et d’importer en échange des produits qui n’existaient pas en quantité suffisante sur l’île.

Le bonheur national net avait très sensiblement progressé.

Tout le monde vouait une grande reconnaissance au banquier qui, son yacht réparé, était reparti dans son pays.

Le roi de l’île ne disposait d’aucune ressource propre et devait convaincre au cas par cas ses concitoyens d’apporter leur contribution aux travaux décidés dans l’intérêt de la collectivité. Il se dit que le crédit allait lui faciliter la tâche : il se mit à emprunter pour bâtir un palais, des temples, et d’autres monuments pour la plus grande satisfaction de son peuple.

Avec l’argent des emprunts, il pouvait rémunérer ses concitoyens, mais cet argent supplémentaire ne correspondant à aucune marchandise produite sur l’île, il fallut importer.

Dans le même temps, l’habitude se développant, un certain nombre d’îliens découvraient qu’il n’était plus nécessaire de pêcher ou de cultiver la terre pour vivre : il suffisait d’emprunter.

Ce pouvoir d’achat, ne correspondant à aucune production supplémentaire, ne pouvait être employé en achats locaux. Là encore, il fallut importer.

Progressivement, plus personne ne travailla, chacun recourant au crédit pour acheter des produits importés. L’argent des prêts se retrouva rapidement dans les mains d’étrangers qui, ne sachant qu’en faire, finirent par ne plus l’accepter. Contracter des emprunts auprès de la banque n’eut plus, dès lors, aucune utilité.

Quand le banquier, nostalgique du bon moment passé sur l’île revint y passer des vacances, il fut atterré de trouver ses amis dans la misère et la perplexité. Eux furent ravis de le revoir, persuadés qu’il connaîtrait quelque tour de magie financière capable de faire revenir la prospérité.

Il dut leur expliquer que le crédit est utile lorsqu’il permet de produire plus et anticipe un revenu qui permettra son remboursement, mais qu’au-delà il conduit à la ruine ainsi que le montrait l’exemple des barques à l’abandon sur la plage et des jardins retournés à l’état sauvage.

Il dut abandonner l’or déposé à la banque aux créanciers étrangers pour qu’ils n’entreprennent pas d’action violente contre ses amis et conseilla à ceux-ci de se remettre au travail et de ne pas chercher à consommer au-delà de ce qu’ils produisaient.

Les créanciers, que l’or du banquier n’avait que partiellement indemnisés, prirent l’habitude d’employer leurs titres de créance sans valeur à tapisser chez eux des lieux propices à la méditation sur la vanité des constructions humaines.

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