Un progrès méconnu

Publié en 2014
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

La complexité d’une situation résulte de la difficulté d’identifier la multitude de forces qui la déterminent. C’est d’autant plus vrai quand ces forces ou leurs interactions ne peuvent être mesurées.

La complexité est caractéristique du monde moderne. La spécialisation, consistant à diviser le tout en parties dont chacune peut être plus facilement appréhendée, a permis de contourner l’obstacle. Mais à mesure que la connaissance progresse, le nombre de spécialités augmente exponentiellement. À partir d’un moment, la synthèse des approches spécialisées devient impossible, menaçant la poursuite du progrès.

Le premier apport des technologies de l’information et de la communication a aggravé le problème en multipliant nos capacités de capter des données de toute nature, de les mémoriser et de leur faire subir des traitements logiques puissants. Elles ont donc aidé au progrès, dans le cadre de la spécialisation, renforçant du même coup la difficulté d’opérer des synthèses.

Désormais, de nouvelles avancées technologiques vont permettre de s’attaquer à cette difficulté en prenant en charge des opérations procédant de l’intuition, de la créativité et de la capacité de synthèse, aptitudes vraisemblablement assez proches et restées jusqu’à ce jour l’apanage de l’intelligence humaine.

D’ores et déjà, des algorithmes permettent de simuler des décisions exigeant jusque là un esprit de synthèse. Aux échecs, la machine dispose sur l’homme d’une supériorité tactique due à sa capacité de prévoir un nombre de coups très supérieur à ce que peut faire le plus doué des joueurs. Celui-ci compense, s’il le peut, par son aptitude stratégique à concevoir une approche globale et intuitive.

De même, si les machines sont encore incapables d’imagination, elles peuvent faciliter la créativité. Ainsi, jusqu’à une date récente, rechercher le nom d’une marque était le travail des créatifs. Désormais, la machine peut établir la liste exhaustive des syllabes ou combinaisons de syllabes répondant à des critères de longueur, de sonorité, de fréquence, d’images associées, etc. L’imagination est alors remplacée par un choix critique qui peut prendre place dans des délais très brefs.

L’intelligence artificielle évolue très vite avec la puissance des ordinateurs et le fait de disposer, dans un proche avenir, de machines capables de traiter un milliard d’opérations par seconde permettra d’aborder plus efficacement synthèses et actes de créativité.

Le propre de l’homme dans la production des choses de l’esprit restera ce qui est lié au sentiment, aux valeurs morales et plus généralement à l’irrationnel. Les progrès de l’informatique nous amèneront cependant à mettre en évidence que ces propriétés reposent sur une rationalité d’un ordre supérieur que l’ordinateur pourra reproduire, et sur l’aléa pur et simple, qu’il pourra simuler.

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