Un peu de prospective

Publié en 2019
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Dans le monde tourbillonnant qui est le nôtre, tout effort de prospective paraît hasardeux : néanmoins il existe quelques tendances lourdes dont la probabilité qu’elles s’inversent rapidement est presque nulle. Il s’agit de forces puissantes, dont l’effet ne peut pas être simplement extrapolé, car l’avenir résultera de la combinaison de l’ensemble des forces agissantes.

La première évolution, la plus sûre et la mieux connue, dont on s’alarme parfois sans pour autant en décliner les conséquences potentielles, est l’évolution démographique mondiale. Bien des inconnues subsistent, mais le scénario central des Nations Unies pose l’hypothèse d’une population voisine de 11 milliards à la fin du siècle, soit une augmentation de 50 % par rapport à la situation actuelle. C’est un véritable défi renforcé par les inégalités régionales ; la croissance va se concentrer dans certaines zones, tout particulièrement en Afrique, tandis que l’Europe va, au contraire, légèrement se dépeupler et surtout terriblement vieillir.

Globalement, l’économie contemporaine consomme 1,6 fois la capacité de production renouvelable de la planète. Les aspirations du monde émergeant à faire progresser sa propre consommation pour la rapprocher de celle des pays riches et ce supplément de population devraient conduire au quasi doublement de la consommation mondiale. Dans le même temps, bien des ressources non renouvelables vont tendre vers l’épuisement et des ressources renouvelables vont stagner ou décroître car elles ne sont telles que sous condition d’une exploitation raisonnée et d’une évolution climatique maîtrisée.

Nous sommes donc face à un mur infranchissable : une rupture doit et va donc se produire.

La deuxième force qui va s’imposer à nous est le progrès technologique : il a sa logique propre, mais son déploiement va s’opérer en fonction des autres contraintes. Parmi les évolutions les plus probables figurent le développement de l’intelligence artificielle et des robots ainsi que de nouvelles ressources de nature biologique ou provenant de la mise en œuvre des nanotechnologies.

Il existe une troisième tendance dont on peut toutefois se demander si elle est autonome et va contribuer à façonner les conséquences des deux premières ou si elle n’est qu’une conséquence de celles-ci : le développement des inégalités de revenus excessives entre pays et au sein des populations de chaque pays.

Il s’agit d’une conséquence du développement économique induit par le progrès technologique et la mondialisation. Ses conséquences négatives sont très nombreuses comme l’a démontré Richard Wilkinson. Il montre la prévalence des maladies mentales et des problèmes d’addiction, la montée des comportements incivils, la baisse de la sociabilité, une accentuation donc de facteurs de faiblesse des sociétés occidentales.

La notion d’autorité politique légitime se perd à la fois chez ceux dont la richesse leur permet de penser qu’ils  n’ont pas à dépendre de l’État et chez les autres qui cessent, au mieux, de vouloir soutenir l’ordre établi. Ces faiblesses s’ajoutent à d’autres, plus générales car elles touchent tous les pays développés : hétérogénéité, vieillissement, habitude du confort, individualisme et une déconnexion d’avec la réalité, souvent reprochée aux élites, mais en fait très générale.

Comment tout cela peut-il se combiner ?

La coexistence de zones de surpression et de dépression démographiques va créer de puissants mouvements migratoires. Les populations des pays développés seront peu aptes à s’adapter ce qui suscitera des tensions, voire des conflits internes aux pays et entre eux.

Les développements technologiques vont rendre les hommes moins nécessaires dans les pays développés malgré leur nombre déjà faible. Pour que les hommes mangent et que les robots produisent, il faudra bien distribuer des revenus aux premiers, à un titre ou à un autre, sauf à rendre le travail obligatoire ; compte tenu des évolutions sociétales envisagées ci-dessus, on devrait constater une faible propension au travail des autochtones et un appel à l’immigration ; la société risque de se structurer en conséquence entre une masse oisive, une population laborieuse immigrée et une minorité privilégiée.

Les progrès de la biologie, les perspectives du transhumanisme ne seront pas accessibles à tous ; ils seront réservés à cette minorité privilégiée, ajoutant aux inégalités économiques de nouvelles inégalités en termes d’accès à des ressources rares, de potentiel vital et de sécurité ; ce monde étant dangereux, les ressources de la technologie, complétées par le recours à des mercenaires, seront largement utilisées pour assurer la sécurité et la domination des classes dirigeantes.

La nature nous montre que l’évolution des espèces suit la voie d’une spécialisation progressive qui permet aux organismes vivants d’exploiter de mieux en mieux leur écosystème. Ils le paient de la réduction de leur adaptabilité de sorte qu’un changement brutal de leur environnement entraîne le plus souvent leur disparition.

Le flambeau de l’évolution est alors repris par des organismes moins évolués dans le potentiel d’adaptation est resté important.

Il en est de même des organisations sociales : l’institution de la démocratie a été  un progrès incontestable pour l’humanité ; imparfaite au départ, elle n’a cessé de progresser vers plus d’égalité, de transparence et d’équité. Les changements importants qui interviendront dans notre écosystème mettront à rude épreuve la capacité d’adaptation de ce modèle trop évolué.

Des conflits se produiront opposant vraisemblablement la force technologique et la force démographique : la survie appelle, en situation de risque, l’ordre et la discipline. Le risque est fort alors d’une évolution vers des régimes autoritaires, étant entendu que l’anarchie pourrait constituer un état transitoire vers ceux-ci.

Les conflits nés de la raréfaction des ressources en regard de la population, l’impact des migrations, les progrès de la technologie, les nouvelles frontières ouvertes par la biologie et les nanotechnologies sont autant de forces qui contribueront à l’affaiblissement et finalement au remplacement du modèle démocratique au profit de pouvoirs plus concentrés.

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