Stress et entreprise

Publié en juin 2010

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Le stress est depuis quelque temps en tête des sujets évoqués lorsqu’il est question du rapport entre l’entreprise et la société. Les faits divers dramatiques dont le stress est supposé être la cause retiennent l’intérêt et l’entreprise, mal-aimée d’une société à laquelle elle a apporté la prospérité, est rapidement mise en accusation.

Que le stress puisse exister dans l’entreprise est indéniable, comme le fait qu’il puisse dépasser, dans certains cas, la capacité de certaines personnes d’y faire face. Il faut néanmoins mettre ces faits en perspective.

J’ai été responsable d’un ensemble de dispensaires parisiens pendant une dizaine d’années. Nous y avons mené une étude sur les motifs de consultations. Il en résultait qu’un quart environ de celles-ci n’avaient pas pour cause une pathologie organique ou neuropsychologique, mais diverses sortes de mal-être contre lesquels les consultants venaient demander l’aide de la chimie, des antidépresseurs, somnifères et autres pharmacopées du bonheur, dont la France détient le record de consommation.

Les raisons ? Multiples et s’additionnant souvent sur la tête des mêmes personnes. Les modalités de l’étude, au demeurant vieille de sept ou huit ans, ne permettent pas d’affirmer que l’entreprise n’avait pas de part dans ces difficultés, mais l’importance des deux raisons suivantes relativise, en tout état de cause, son rôle éventuel :

– L’angoisse des fins de mois. Ce poste couvre lui-même de nombreux cas différents : peur de la perte d’un emploi ou de la poursuite du chômage, incapacité de faire face à une échéance importante, crainte d’être expulsé de son logement ou de ne pouvoir financer une opération chirurgicale pour soi ou un membre de la famille.

– Les difficultés familiales : crainte des mères de famille d’être abandonnées sans ressource avec les enfants, incapacité de contrôler ces derniers, violences familiales, addictions, problèmes de voisinage.

Ces difficultés courantes dans certaines populations s’ajoutent évidemment à celles qu’ont tous les êtres humains relativement à leur santé physique et mentale et à leur insertion sociale. Mais, dans les familles où tout est difficile, les marges de sécurité psychologiques sont très réduites : le retard d’un remboursement de la sécurité sociale peut devenir dramatique, les difficultés liées à une grève de transport faire déborder la coupe, le renvoi de l’école d’un enfant causer une dépression.

Dans ce climat, des difficultés relationnelles dans l’entreprise ou le sentiment de ne pas être capable d’accomplir une mission peuvent également avoir des conséquences dramatiques. Mais il ne faut pas se méprendre : l’entreprise, univers structuré, dans l’ensemble prévisible et source de revenus, apparaît plutôt comme un havre de paix.

Les inégalités économiques font l’objet d’attentions et d’analyses multiples et leur réduction fonde des programmes politiques. L’inégalité la plus grave englobe, mais déborde, celle des revenus : c’est la difficulté de faire face seul et démuni à un monde complexe. Les structures sociales ont en effet perdu la stabilité que le mot structure implique. La famille s’est désagrégée, le rôle des églises puis des syndicats s’est atrophié, les partis politiques paraissent lointains, impuissants et peu fiables.

Restent les pilules, la drogue, la violence, les sectes.

N’est pas surhomme qui veut : les fameux traders de la City sont entourés et courtisés et peuvent se payer des psys.

Pour les autres, l’entreprise, quand elle ne ferme pas et ne délocalise pas, reste, pour l’instant, un des rares facteurs de stabilité et de sécurité.

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