Production et prédation

Publié en 2018
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Ce qui fait la richesse des nations est leur aptitude à produire des biens et des services et il en est théoriquement de même pour les individus, mais pour les uns comme pour les autres, existe un phénomène peu étudié par la science économique : la prédation.

On a critiqué la prédation des puissances coloniales à l’encontre de leurs colonies sur le plan moral et politique, mais son évaluation économique n’a pas été faite.

Pour les individus, le vol et l’escroquerie, qui en sont les manifestations les plus évidentes sont couramment évoquées à l’occasion de faits divers.

Mais l’économie de la prédation prend beaucoup d’autres formes. Sa mesure, en tout état de cause difficile, dépend de la définition qu’on en donne : il n’est pas sûr que la loi constitue le meilleur critère de la prédation : lorsqu’un trafiquant de cigarettes offre aux consommateurs le paquet à un prix de moitié inférieur au prix officiel, il y a illégalité, mais pas prédation, puisque les trafiquants prélèvent moins que l’Etat pour une utilité identique.

De même le trafic de drogue, illégal et moralement condamnable, n’est pas un accaparement forcé du bien d’autrui, mais la fourniture d’une prestation souhaitée par celui qui la paie.

A l’inverse, des monopoles garantis par des brevets ou des marques déposés sont parfaitement légaux et assurent la juste rémunération pendant un temps de ceux qui font progresser l’économie, mais bien souvent perdurent sans fondement autre que légal, tout comme les privilèges de l’aristocratie ont pu être justifiés au départ par des services rendus à la collectivité, mais ont pu perdurer bien après la disparition de ces services.

Beaucoup de difficultés rendent difficile l’appréciation de la prédation au premier rang desquelles l’impossibilité de définir une norme objective : les marxistes ont toujours considéré la rémunération du capital comme un prélèvement indu ; à l’inverse la création intellectuelle n’a pendant longtemps été ni reconnue ni rémunérée.

La prédation est toujours le résultat d’un rapport de force favorable au prédateur et défavorable à sa victime : évident dans le cadre illégal du vol à main armé, plus difficile à définir et à fortiori à mesurer dans le cadre d’activités légales.

Elle se camoufle pour l’essentiel dans l’impossibilité de définir un juste prix. Le seul prix vraiment incontestable est celui qui résulte de l’offre et de la demande, mais celles-ci sont fréquemment biaisées parce qu’il y a dissymétrie de l’information ou une position dominante d’un acteur, culminant dans les monopoles : quand un laboratoire pharmaceutique sort un remède nouveau , la fixation du prix dépend de l’organisation de la demande – acheteur public unique comme la sécurité sociale par exemple ou non – et de sa richesse : l’utilité du médicament va être la même dans un pays riche et un pauvre, mais le prix différent.

Lorsque de grandes entreprises fusionnent, c’est toujours au nom de l’efficacité économique, parce qu’une entité plus grande fait des économies d’échelle ; en vérité, des études ont mis en évidence que la principale source de gains d’une fusion entre concurrents étaient la réduction de la concurrence, donc la possibilité d’imposer des prix supérieurs qu’on peut dans ce cas juger excessifs puisque, séparément, les entreprises considéraient comme concrètement rémunéré le service qu’elles apportaient au marché.

La détention d’une ressource rare dont les besoins explosent brutalement est également à l’origine de rentes. C’est le cas des prix du pétrole ; jusqu’en 1974, la faiblesse des pays producteurs permettaient de leur imposer un prix bas, qui traduisait le déséquilibre des forces en présence. La création de l’OPEP a permis de renverser la situation et de créer une rente dont le montant n’est pas justifié par l’offre et la demande, mais par la maitrise de l’offre.

L’existence de marques fortes qui fractionnent l’offre en segments crée également des rentes ; les consommateurs qui les paient sont consentants et nul ne peut donc les considérer comme abusives au sens moral, même si la seule contrepartie du prix élevé pour le consommateur est le fait qu’il peut ainsi afficher sa richesse. Au sens technique cependant, il y a prédation. Mais où est la limite et comment l’évaluer si on ne peut définir de limite ?

Dans l’histoire ancienne, des tribus effectuaient régulièrement des razzias, ajoutant ainsi à leur propre production celle de leurs voisins. Les choses n’ont pas changé au fond, mais la complexité et l’hétérogénéité du monde ainsi que l’existence d’une réglementation qui protège les comportements qu’elle ne condamne pas, en rendent plus difficile la contestation et impossible la mesure.

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