Perspective et limites du télétravail

Publié en mai,2020

La crise du Covid-19 a eu pour conséquence une mise en œuvre très large du télétravail. Cette expérience réussie donne à penser qu’il pourrait devenir la norme pour de nombreux métiers en raison de ses avantages pour l’entreprise, les salariés et la cité. D’ores et déjà, des entreprises notamment des banques, ont annoncé qu’elles ne reprendraient pas leur activité à l’identique après la crise, mais pratiqueraient le télétravail 3 jours par semaine.

Comme tout modèle d’organisation, le télétravail ne comporte pas que des aspects positifs, mais aussi des limites et des inconvénients dont certains pourront être écartés avec l’expérience.

Contrairement à ce que certains imaginaient, le télétravail est plus exigeant et plus contraignant que le travail sur site: ce qui est mesuré est le travail réellement accompli et non le temps de présence, qui dans les entreprises et les administrations comporte de nombreux moments de respiration .Le temps de trajet et ces petits moments de non-travail sont le plus souvent remplacés pour les personnes en télétravail, par des tâches relatives au foyer ou aux enfants qui alourdissent la charge globale des personnes concernées. Les logements sont souvent mal adaptés, trop petits, le bruit et le mouvement ambiants rendent la journée plus fatigante et plus stressante.

Du côté de l’entreprise, certains craignent une perte d’efficacité due à la disparition des échanges informels qui constituent un vecteur de communication efficace et celle du système d’entraide qui permet à tout un chacun de résoudre un petit problème en interrogeant son voisin.

La crainte la plus forte concerne toutefois la perte du lien social qu’entrainerait la généralisation du télétravail. Il existe en effet dans les sociétés modernes beaucoup de personnes qui n’ont guère que le lieu de travail pour tisser des liens avec autrui. La thèse d’un jeune sociologue suisse sur les caissières de supermarché, occupation modeste et ingrate, démontre qu’un grand pourcentage d’entre elles pourraient vivre des aides sociales. Mais elles préfèrent le travail pour échapper aux quatre murs de leur logement, voir et échanger avec d’autres personnes quelques mots et parfois un sourire.

Il s’agit de retombées heureuses de la vie au travail qui n’ont jamais été recherchées en tant que telles par les administrations et les entreprises. Parmi ces dernières, les plus emblématiques de l’économie numérique, telles qu’Uber ou Deliveroo n’apportent d’ailleurs pas grand-chose de ce point de vue. Surtout si on les compare aux grandes communautés de travail d’autrefois comme les mines, la sidérurgie ou les chemins de fer.

On peut donc penser que les conséquences possibles de la généralisation du télétravail sur le lien social ne seront pas de nature à s’opposer à son développement.

La collectivité peut-elle et doit-elle pour cette raison tenter de freiner le mouvement ou bien se préoccuper plus globalement du développement du lien social ?

L’intégration des citoyens dans la société ne devrait pas dépendre principalement du travail car la société de demain sera essentiellement composée de personnes qui ne travailleront pas. Sur 74 millions d’habitants en 2050, la France ne comptera que 28 millions d’actifs dont de nombreux de chômeurs. Beaucoup travailleront seuls comme les agriculteurs, certains artisans, mais aussi ceux qui exerceront ces métiers nouveaux, tels que livreurs à domicile ou chauffeurs de VTC. Comme pour les retraités, il n’existera pas de lieu de travail pour favoriser les échanges. Le télétravail pourrait en accroitre encore leur nombre, mais empêcher son développement ne résoudrait pas l’essentiel du problème.

Au demeurant, le travail à distance n’aura pas les effets que l’on craint. L’exemple des banques, qui envisagent de le pérenniser mais maintiendront le travail sur site deux jours par semaine, montre que l’organisation future commencera par être mixte. Les bénéfices en seront limités, mais les avantages de participer à un groupe physique seront conservés et la résilience globale accrue. Ensuite, l’amélioration continue des technologies et l’évolution des mœurs devraient conduire à une pratique plus conviviale de la relation à distance. D’ores et déjà, cette crise a démontré que « radio couloir » fonctionnait très bien par téléphone.

Enfin et surtout, la création de lien social par le travail a été très forte à partir de la révolution industrielle, mais elle a coïncidé avec une érosion des autres lieux d’échange. Le télétravail, grâce au temps et à l’autonomie qu’il permettra de retrouver, devrait favoriser le retour de modes de vie plus participatifs pour tous les membres de la société et non seulement pour une fraction des actifs.

 

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