Prospective

Publié en 2015
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Les hommes sont généralement attachés au statu quo et n’envisagent volontiers un changement que s’il leur est favorable. Cette donnée psychologique freine le consensus nécessaires à un quelconque projet.

Cette réticence à l’égard du futur a comme pendant une sous-estimation des évolutions passées. Certes, personne ne conteste que des changements importants se sont produits au cours des siècles précédents, mais le renvoi à des périodes éloignées conduit à négliger les changements récents. Admettre l’importance de ceux-ci permettrait de voir que d’autres changements sont actuellement en cours et de ne pas faire du présent une norme à préserver. Celui-ci est traversé par de multiples forces qui, par leurs effets combinés, vont changer le monde comme l’ont fait au XXe siècle une dizaine de ruptures profondes : sur le plan géopolitique, les deux grandes guerres, l’avènement et la chute du bolchevisme, la fin des empires coloniaux, la création de l’Europe ; les vaccins, les antibiotiques, la pénicilline, la voiture et l’atome sur les plans scientifique et technique.

L’existence de dix événements majeurs en un siècle montre que les ruptures ne sont pas des exceptions, mais l’expression même de la vie, et suggère qu’elles vont continuer à se produire.

D’ores et déjà, on peut identifier des forces qui sont à l’œuvre : le numérique, la croissance de la population mondiale accompagnée d’une dépression démographique dans les vieux pays développés, les changements climatiques, la reconversion énergétique et l’essor des biotechnologies. D’autres évolutions sont engagées sans qu’il soit possible de mesurer, pour l’instant, leur force de rupture et d’autres apparaîtront encore dont il n’existe pas de trace visible aujourd’hui.

L’émergence des techniques numériques n’est plus tout à fait récente, mais les nouvelles technologies n’apportent jamais dans un premier temps qu’une amélioration marginale de ce qui existe. Ce n’est qu’à partir d’un certain stade qu’un nouvel écosystème se crée. C’est le cas maintenant et le mouvement va s’accélérer. Les rapports entre les hommes, privés, marchands ou politiques se modifient : le travail, le transport, l’urbanisme, l’habitat et bien évidemment la politique en seront transformés.

La mondialisation des échanges va connaître une nouvelle phase, d’autant que l’obstacle des langues se réduira avec la domination absolue de quelques langues, la traduction automatique, et le développement d’un nouveau sabir à partir de l’anglais.

La seconde force d’évolution est la croissance de la population mondiale. Les problèmes d’immigration que rencontrent les pays riches, qu’ils ne savent pas comment gérer, ne sont que le signe avant-coureur de ce qui se prépare. La population mondiale va croître encore de 2 milliards, alors que bien des facteurs permettent d’anticiper la détérioration des conditions de la production agricole : changements climatiques, difficultés d’approvisionnement en eau, destruction des sols, urbanisation. Dans le même temps, la communication numérique informe les populations déshéritées sur ce qui se passe dans les pays développés et suscite leur envie légitime d’échapper à leur sort en émigrant, ce qui va accélérer l’entropie des structures politiques actuelles.

La reconversion énergétique, longtemps apparue comme une lubie d’écologistes, est en train de devenir une réalité. Les énergies nouvelles, le plus souvent locales, vont contribuer à la déstructuration des grands appareils politico-économiques centralisés.

La volonté des États de figer le présent dans des réglementations qui sont autant de lignes Maginot de papier consommant inutilement des ressources appelées à se raréfier, provoquera, comme souvent, le résultat contraire. La réalité leur échappe : les grandes sociétés du Net paient peu d’impôts, les chauffeurs d’Uberpop pas davantage, de même que beaucoup d’acteurs de l’économie collaborative.

Dans ce monde où les vieilles structures vont se défaire, des mouvements de restructuration selon d’autres lignes verront le jour : communautés virtuelles, mouvements religieux, mafias, régions autonomes, etc.

L’apocalypse, donc ? Non, la fin d’un monde et la naissance d’un autre, qui aura ses forces et ses faiblesses, ses gagnants et ses perdants, dont on craint l’arrivée comme auraient craint l’arrivée du nôtre, s’ils l’avaient prévue, nos concitoyens d’il y a un siècle. Ils considéraient comme la norme un monde rural, patriarcal, croyant, colonial, un monde de calèches et de chemins de fer, de familles nombreuses et de vies courtes, un monde dans lequel aucun vivant d’aujourd’hui ne souhaiterait retourner.

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