Milliards

Publié en mars 2014

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Rien n’est plus difficile que d’évaluer ce que représente un chiffre. Si la ménagère en est capable dans l’ordre des dépenses qu’elle effectue quotidiennement, que représentent pour elle un milliard, dix milliards, cent milliards d’euros ? Probablement quelque chose qui se rapproche de l’infini. À l’inverse, le spécialiste des affaires monétaires dont le travail quotidien porte sur des données macroéconomiques ne peut guère imaginer ce que représente un trou de cent euros dans le budget de la ménagère. Dans l’échelle qui est la sienne, cela revient à zéro.

Les responsables politiques profitent de cette difficulté, voire l’aggravent. Ils gonflent la signification des chiffres positifs et minorent celle des chiffres négatifs. Un gain de un milliard d’euros pour l’État est considérable ; une perte de 10 milliards sans signification particulière.

Comment, dans ces conditions, les citoyens peuvent-ils se rendre compte de ce que représentent les 1 900 milliards d’endettement des administrations publiques, les 50 milliards d’économies qu’on prétend rechercher ou les 30 milliards du pacte de responsabilité ?

Les 1 900 milliards d’endettement représentent pratiquement le PIB d’une année. Les prélèvements obligatoires – impôts et charges sociales – en prélèvent 46 %, et les dépenses publiques représentent quant à elles 56 % de ce même PIB. Il faut donc emprunter la différence, c’est-à-dire 200 milliards par an.

Les bonnes âmes qui suggèrent d’ignorer l’intérêt des méchants prêteurs ne se rendent apparemment pas compte que 20 % de ce que paient les administrations publiques, en particulier les traitements des fonctionnaires et les prestations sociales, sont payés grâce au crédit. Il paraît difficile de renier les dettes passées et de tendre simultanément la main pour emprunter davantage !

Économiser 50 milliards sur les dépenses annuelles est un exercice difficile pour lequel le gouvernement annonce avoir besoin de plusieurs années, mais cela ne représente que le quart de ce qu’il faut emprunter annuellement !

La remontée des taux – qui se produira un jour – aggravera la situation, puisqu’une augmentation du taux moyen des emprunts publics de 2 % par exemple, représenterait une quarantaine de milliards par an.

Nous sommes donc dans une impasse. Quelles sont les voies de sortie imaginables (c’est-à-dire sans se demander pour l’instant si elles peuvent être acceptées) ?

La meilleure serait de redonner de la compétitivité au pays en réduisant les charges publiques. Cette politique pose de nombreux problèmes. On pense en premier aux conséquences humaines de la contraction des budgets sociaux. Mais celle-ci, comme la réduction des effectifs de la fonction publique, entraînerait en outre une contraction de la demande et donc du PIB. Cela reviendrait, dans un premier temps, à aggraver la situation.

Opérationnellement, ce qui n’est jamais évoqué, la difficulté la plus sérieuse est que la contraction des effectifs de la fonction publique suppose une redéfinition de ses missions et le renoncement à une économie administrée. Maintenir les mêmes procédures administratives pour entreprendre quoi que ce soit avec moins de fonctionnaires serait bloquer davantage la machine.

La Chine imite les pays développés, et a rejoint leur club. La France rejoint celui des pays en stagnation, et imite la Chine – celle du XIXe siècle, des mandarins, ankylosée malgré son énorme potentiel.

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