L’homo économicus en question

Publié en 2017
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

 

Le prix Nobel d’économie vient de récompenser Richard Thaler pour ses travaux sur la finance comportementale qui ont mis en évidence le caractère irrationnel de nombre de décisions économiques. Ses travaux sont désormais complétés… ou paraphrasés … par de nombreuses études.

Cette découverte peut faire sourire politiques, poètes et… psychanalystes qui n’ont jamais eu de doutes sur le sujet.

Les travaux de R. Thaler apportent néanmoins une contribution à la compréhension des comportements économiques ; il faut craindre cependant que leur vulgarisation ne s’accompagne, comme c’est souvent le cas, d’un appauvrissement au point de venir remplacer, dans l’esprit public, le dogme de la rationalité absolue par celui de l’irrationalité totale.

En fait, le tort de l’économie traditionnelle est moins de considérer que l’homme est un animal rationnel que d’apprécier la rationalité par rapport aux seuls éléments ayant une traduction financière : choisir entre deux emplois celui qui est le moins bien rémunéré n’est pas irrationnel si l’entreprise choisie a une activité dont certains aspects correspondent mieux aux qualités du candidat et lui donnent le sentiment d’une plus grande chance de réussite à long terme, par exemple.

C’est une erreur commune à l’économie et à la vie courante d’accorder plus de poids à ce qui est mesurable qu’à ce qui ne l’est pas. On le comprend car il n’y a pas de méthode fiable pour comparer des choses non mesurables de nature différente – mais ne pas les prendre en compte leur donne implicitement une valeur zéro- ce qui conduit à juger de la rationalité sur le fondement de la méthode et non de la réalité.

Une autre difficulté rend l’appréciation des comportements humains difficile ; la rationalité de chaque action ne détermine une rationalité d’ensemble que si les critères sont les mêmes pour les parties et pour le tout ; ainsi, dans une entreprise, l’optimisation d’une fonction – la production par exemple- n’est pas nécessairement compatible avec l’optimisation des fonctions financières et marketing ; une autorité supérieure doit imposer un objectif commun qui éloignera chaque fonction prise isolément de son optimum au profit d’un meilleur résultat global.

Enfin, dans nombre d’actions, les responsables se succèdent au fil du temps et imposent leur propre rationalité en fonction de leurs propres objectifs ; le processus complet apparaît irrationnel.

C’est ce qu’on constate dans beaucoup de grands projets publics ; ils prennent beaucoup de temps et les générations de décideurs qui se suivent réorientent constamment le projet qui s’éternise, coûte plus cher que prévu et le fait apparaître comme dépourvu de logique.

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