L’héritage

Publié en 2017
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Le changement est partout, conscient ou non, accepté ou refusé selon le cas, parfois considéré dans ses phases successives comme la norme, l’état normal des choses et non comme un état transitoire qui en annoncerait d’autres, craints ou espérés.

Il en est ainsi de l’héritage.

On évoque peu son évolution, si ce n’est pour constater l’évidence que l’allongement de la vie s’accompagne non seulement du vieillissement des de cujus, mais aussi de celui de leurs héritiers.

C’est ignorer l’essentiel d’une mutation majeure au plan macroéconomique.

Pendant des siècles, la détention d’un patrimoine a été presque le seul moyen d’échapper à la misère, d’où son influence sur les comportements sociaux, souvent incomprise ou moquée aujourd’hui, en matière de mariage par exemple.

La nature faisant bien les choses, l’espérance de vie limitée des parents ouvrait à la génération suivante l’espoir d’hériter à son arrivée dans l’âge adulte.

L’âge moyen au décès des personnes ayant eu des enfants dépasse aujourd’hui 85 ans.

Dans leur grande masse, les héritiers ont entre 50 et 65 ans. Ils ne peuvent compter sur ce patrimoine pour s’établir, mais heureusement le développement économique  et celui des Etats a suscité la création de millions d’emplois qui permettent de s’en passer.

Dans la situation traditionnelle, les héritiers étaient censés jouir des fruits du patrimoine et transmettre celui-ci à leurs descendants, identique ou modifié à la marge selon leur prodigalité   ou leur aptitude à le gérer, mais ces changements individuels n’affectaient pas le niveau global.

Désormais, chacun doit pourvoir à ses propres besoins, et donc s’efforcer de se constituer son propre patrimoine, logement, épargne de précaution, entreprises, etc.. ,l’héritage vient s’ajouter tardivement alors qu’il n’est plus vraiment utile. Le patrimoine global a donc vocation à s’accroitre de manière continue.

L’augmentation n’est pas égale au montant des héritages : l’Etat prélève sa dime et certains héritiers les dépensent ou les transmettent sans attendre à la génération d’après. Par ailleurs, le changement de génération est destructeur de valeurs : bien des éléments de patrimoine n’ont leur pleine valeur qu’accompagnés de connaissances et de diligences qui disparaissent, au moins un temps, avec leur propriétaire.

Néanmoins, la valeur globale des patrimoines ne cesse d’augmenter rapidement ; une étude de l’UBS évalue à 2,5 la multiplication de sa valeur entre 2000 et 2012 et il représente désormais 8 années de revenus. L’épargne nette pendant cette période ne représente que la moitié de la progression et la valorisation  des entreprises dans les patrimoines est négative.

L’augmentation totale est donc pour moitié le résultat d’un effet prix, d’une inflation des actifs en raison d’un excédent d’épargne par rapport à la masse de biens disponibles. Même si une partie de cette inflation est due à une demande étrangère, l’épargne nationale joue un rôle non négligeable.

Cette évolution est néfaste pour de nombreuses raisons :

la poursuite de l’inflation  des actifs nourrit la spéculation au détriment de l’investissement productif. Socialement, elle pousse à l’accroissement des inégalités, non seulement parce qu’une fraction importante de la population ne participe pas à cet enrichissement, mais aussi parce que la hausse des prix, de l’immobilier notamment, élève une barrière  supplémentaire à l’entrée dans le jeu.

Dans le même temps, la collectivité est appelée à financer les retraites et distribue chaque année une rente viagère correspondant à un capital égal au tiers du patrimoine des ménages.

Un système de retraite par capitalisation collectif aurait dû constituer ce capital ; on imagine que ce n’aurait pas été facile, et possible en tout état de cause qu’avec une moindre épargne individuelle : mais on pressent que cela aurait dopé l’investissement productif et favorisé la consommation. La France serait plus forte.

La transformation complète du régime de répartition en régime de capitalisation, se heurterait à l’impossibilité de doubler les cotisations d’une génération  en vue d’améliorer le sort des suivantes, mais un effort dans ce sens serait possible et souhaitable pour doper l’économie tout en limitant l’accumulation indéfinie de patrimoines individuels qui finit par être un obstacle au développement.

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