l’État, l’administration et l’ENA

Publié en mars 2022

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Le chef de l’État a décidé de supprimer l’École Nationale d’Administration et de la remplacer par un Institut national du service public dont le recrutement devrait être sociologiquement et culturellement plus ouvert.

La décision du Général De Gaulle de créer l’ENA en 1945 avait pour objectif de doter la France d’un corps homogène de hauts fonctionnaires compétents, intègres et dévoués au service public (comme avait pu l’être Polytechnique pour la chose militaire) et ce fut fait avec un succès indéniable.

Aujourd’hui, on considère que l’ENA a donné naissance à une caste de mandarins éloignés du peuple qui tend à se reproduire à l’identique et serait, de ce fait, à l’origine de la bronca de ce dernier à l’encontre des élites. On souhaite aujourd’hui casser cette tendance en ouvrant plus largement les postes de la haute administration.

Ce sera sûrement une bonne chose si la démagogie ne conduit pas à recruter sur la base de critères non représentatifs de la compétence. Élargir le recrutement pour trouver des profils disposant d’aptitudes différentes peut être utile, mais celles-ci n’étant pas définies, ni a fortiori mesurables, le risque existe d’ériger la différence en tant que telle en critère de valeur.

La suppression de l’ENA est une mesure symbolique en direction d’une population qui développe un sentiment d’hostilité à l’égard de ses élites plutôt qu’une disposition de nature à répondre aux problèmes de la France, qui aurait appelé une réflexion plus globale.

Les anciens de l’ENA alimentent peut-être plus que d’autres les critiques à l’égard des élites, en raison de leur proximité avec le pouvoir.

Parallèlement, notre pays connaît un développement mortifère de la bureaucratie qui a sans doute plusieurs causes, mais l’importance des fonctionnaires dans le pouvoir politique n’y est vraisemblablement pas étrangère. Et la bureaucratisation de la vie gêne particulièrement la population la moins familière des bureaux qui y voient un pouvoir froid et indifférent à ses problèmes.

Si dans le langage courant, on entend par bureaucratie la nécessité de remplir des formulaires et d’obtenir des tampons pour être à même de faire quoi que ce soit, il ne faut pas oublier que la bureaucratie est d’abord un pouvoir politique exercé par un groupe caractérisé par la détention du pouvoir technique et administratif.

Les fonctionnaires représentent un ensemble humain important – près du quart de la population active – relativement homogène au point de vue économique, social et des valeurs.

Dans un pays où la dépense publique représente plus de la moitié du PIB, la haute fonction publique détient de fait un pouvoir considérable.

Par ailleurs, comme le montre la liste des présidents de la République, Premiers ministres et ministres, la fonction publique, en particulier à travers l’ENA, domine largement l’exécutif.

Enfin phénomène moins connu, les fonctionnaires et anciens fonctionnaires dominent également le parlement, l’Assemblée nationale et le Sénat. Ils représentent environ 40 % des élus. Au-delà de leur diversité professionnelle, ils forment un groupe homogène du fait de leur statut économique et social, comme de leurs valeurs.

Par ailleurs, le pouvoir judiciaire est également exercé, pour l’essentiel, par des fonctionnaires qui partagent bien des traits avec leurs collègues.

Dévoués à l’intérêt général, relativement peu rémunérés par rapport à leurs responsabilités et au marché, figurant du côté des utilisateurs du budget de l’État plutôt que du côté des contributeurs, ils sont, au-delà de leurs engagements politiques qui peuvent être variés, porteurs d’une vision du monde plus égalitaire, plus soucieuse du bon emploi de la richesse nationale que de sa production. Leur souci d’équité et de protection les porte au développement de la réglementation au détriment de la liberté et à la croissance de l’impôt au détriment de la vitalité de l’économie.

Cette vision se concrétise davantage lorsque le président de la République, le Premier ministre et la majorité des ministres sont fonctionnaires, mais son influence ne reflue pas dans le cas contraire. Au mieux sa progression ralentit.

Le risque existe que cette situation continue à se renforcer car les citoyens sont loin d’être égaux dans la course au pouvoir politique. Le plus souvent les fonctionnaires jouissent d’une disponibilité et de l’assurance de retrouver un emploi après un mandat dont ne bénéficient pas leurs concurrents, auxquelles s’ajoute, pour certains, la connaissance intime du fonctionnement de l’État.

Il s’agit d’avantages compétitifs qui, dans la nature, assureraient rapidement la domination du groupe qui en bénéficie.

Les Grecs anciens, craignant la réunion dans la même main des pouvoirs politiques et techniques, recourraient volontiers à des esclaves publics ou à des étrangers auxquels l’accès aux fonctions politiques était interdit, pour assumer la responsabilité des fonctions technico administratives .

La tradition française, née après l’affaire Dreyfus, de ne plus placer de militaire à la tête du Ministère de la Défense, répond à la même préoccupation.

La suppression de l’ENA peut avoir, en tant que telle, quelques avantages si elle ne conduit pas à des recrutements démagogiques. Elle ne saurait éviter à elle seule la bureaucratisation de la société et la fracture entre le peuple et les élites, problèmes d’une autre ampleur.

 

 

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