Les crises à venir

Publié en 2019
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Un des phénomènes économique les plus difficiles à comprendre est l’interaction entre la monnaie et la réalité : La définition de la monnaie par ses trois rôles d’instrument de paiement, de réserve, d’étalon de mesure ne rend pas compte de tout ce qu’elle est ; elle constitue d’abord un reflet, presque un modèle, de la réalité économique dont elle permet l’appréhension. Comment apprécier la production d’un pays s’il n’y avait la représentation commune de tous les biens et services à travers leurs prix ? En même temps, la monnaie possède sa propre réalité, elle est désirée non seulement pour ses qualités de moyen de paiement et de réserve de valeur, mais plus généralement comme un instrument de pouvoir et de statut social.

La quantité de monnaie dans une économie notamment n’est pas une variable qui accompagne mécaniquement la production de richesses, elle peut notamment être créée de manière excessive par des États : Cette monnaie n’est pas fausse en ce sens qu’elle possède le même pouvoir libératoire que celle qui lui préexiste dont rien ne la distingue, mais le stock global de monnaie gonflant sans que la quantité de richesse réelles ne s’accroisse, la monnaie perd de sa valeur et les prix augmentent.

Il y a aujourd’hui trop de monnaie dans le monde en raison du jeu de plusieurs facteurs :

Le déficit commercial abyssal des États-Unis, la croissance des inégalités entre pays et classes sociales et le recours aux nouvelles technologies au sens très large.

La croissance des inégalités conduit à l’accumulation des richesses dans un nombre réduit de mains dont le taux marginal d’épargne est très élevé ; cette accumulation a pour corollaire l’insuffisance de revenus de ceux dont la préférence pour la consommation est forte : ils consomment insuffisamment pour justifier l’investissement de l’épargne de l’autre groupe dans des moyens de production. Diverses évolutions liées au progrès dû au numérique, production peu gourmande en capital, meilleure utilisation des biens existants grâce aux plates formes numériques, économie circulaire vont dans le même sens. Cette insuffisance de consommation et d’investissement devrait conduire à une contraction de l’économie ; pour éviter cette évolution il faut du crédit : Crédit qui permet au consommateur de dépenser plus qu’il ne gagne, aux États d’engager des fonctionnaires et de réaliser des investissements qui vont soutenir la conjoncture etc. La machine économique peut ainsi continuer à fonctionner au prix d’un accroissement de ses déséquilibres initiaux. Si une limite est mise à l’endettement, la crise survient avec plus de force qu’elle n’aurait eue quelques années plus tôt.

 

Comment y remédier ? 

Les guerres et les révolutions rebattent les cartes, car elles entrainent généralement la perte plus ou moins totale de la valeur de la monnaie. Ce ne sont évidemment pas des solutions souhaitables. L’hyperinflation a longtemps été un moyen de réduire l’endettement réel d’agents économiques qui auraient été de toute manière dans l’incapacité de rembourser. Elle nuit aux créanciers et aux épargnants, ce qui est considéré comme moins grave car ils sont supposés devenir seulement moins riches, alors que les débiteurs seraient en situation de faillite.

L’inflation ayant des inconvénients sur la durée, divers mécanismes ont été mis en place pour qu’elle ne revienne pas et les objectifs modérés d’inflation à 2 % /an de la BCE* ne sont pas atteints.

Les taux d’intérêts négatifs apportent une contribution à la nécessaire réduction de l’épargne : la démarche est nouvelle, choque les opinions et fait réagir les détenteurs de capitaux ; elle est donc limitée et  symbolique. Nul doute qu’elle cessera progressivement de l’être si les déséquilibres perdurent, ce qui est probable.

Les crises économiques graves consomment également beaucoup de capital : des entreprises font faillite, des investisseurs perdent des sommes considérables, dont une partie n’est qu’apparence : lorsque le cours d’un titre a doublé uniquement en raison de l’excès de fonds en quête d’emploi, son retour à sa valeur initiale en tant que telle, ne signifie rien. Il faut que ces baisses se traduisent vraiment dans les comptes des agents économiques de manière définitive.

Ces quelques constats permettent de penser que la politique de création monétaire excessive qu’on connait devrait se poursuivre, ainsi que les taux bas ; des crises boursières et immobilières devront se reproduire de plus en plus fréquemment à l’occasion de l’éclatement de bulles pour réduire l’excès de capital.

Une solution plus douce, moins traumatique, consisterait à admettre le caractère non remboursable d’une grande partie de la dette : ce n’est pas facile si l’on souhaite que le crédit continue à exister, ce qui est indispensable. La seule issue est l’inflation, mais pour y parvenir, il faudrait restaurer la possibilité des États d’emprunter auprès de leurs Banques Centrales dans des proportions importantes, sans supprimer totalement les limites car la création monétaire doit permettre de favoriser le plein emploi des moyens productifs, mais pas d’avantage, car au-delà elle n’a que des effets négatifs.

La création monétaire au profit de l’État augmente véritablement la demande à travers les salaires des fonctionnaires, les transferts sociaux et les commandes publiques alors que la création monétaire telle qu’elle est pratiquée par la BCE* favorise davantage l’achat d’actifs existants et donc la montée des bourses et du prix de l’immobilier.

Il n’y a pas de politique économique idéale et sans risque : celle-ci, comme un voilier, doit être conduite pour se rapprocher du but pendant un temps sans espérer l’atteindre puis à admettre de virer de bord ensuite pour s’en rapprocher d’avantage car il n’y a pas de cheminement en ligne droite possible

 

*Banque Centrale Européenne

Articles précédents

L’art de la communication

8 Nov 2019

La communication politique, commerciale ou sociale a pris une ampleur extraordinaire : des sociétés spécialisées de publicité, de relations publiques et de lobbying forment une industrie puissante au service des entreprises, des États et autres entités publiques, des partis politiques et même des associations qui y consacrent des budgets importants : on tend parfois à considérer […]

Usage des datas

24 Oct 2019

La recherche de gisements de données a suscité une fièvre universelle comme toute découverte d’un nouvel Eldorado. Cette quête comporte plusieurs niveaux : pour beaucoup il s’agit d’extraire de ces données des informations caractérisant le consommateur ou le citoyen afin de lui proposer au bon moment, sous la meilleure forme, l’offre de biens ou d’idées susceptibles […]