Les civilisations sont mortelles

Publié en 2019
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

P. Valéry a écrit cette phrase devenue une évidence – Il n’y a que les vivants pour imaginer que cette vérité universelle ne s’applique pas à eux-mêmes.

Non seulement il s’agit d’une illusion, mais elle contribuera à l’arrivée de cette fin inéluctable car les moyens, sinon de l’empêcher, du moins de la différer exigeraient une lucidité qui fait défaut à ceux qui pensent être des exceptions.

Pourquoi cette loi ?  Les ethnologues ont décrit des populations restées en équilibre dans leur environnement sur de très longues périodes : il s’agit de groupes d’importance limitée n’ayant pas d’autre ambition que leur survie et organisés en général de manière démocratique au sens où les décisions sont vraiment collectives ; tout le monde ne vote pas, mais chaque groupe – les femmes, les vieillards, les enfants – a son rôle ; les ainés, réputés détenir expérience et savoir, prennent ensemble les décisions après d’abondantes palabres. Le chef traditionnel n’est que la personne reconnue pour sa sagesse et non le détenteur d’une autorité absolue.

La mort de ces sociétés ne peut provenir que d’un changement subi de l’environnement ou de la population – épidémie grave par exemple – ou d’une agression de tiers.

La société perdure car elle ne cherche pas le développement. Celui-ci ne peut intervenir que si des individus ont envie, pour eux-mêmes, de davantage de ressources que celles que leur alloue la communauté ou de davantage de pouvoir ; cela signifie qu’ils sont mus par des motivations personnelles dont la force est plus grande que le consensus social qui s’impose à tous.

Si une société accepte cette évolution, c’est l’ensemble des règles sociales qui vont évoluer au profit des membres du groupe et au détriment de ce dernier : des inégalités vont apparaître et se développer sans limite : accepter les inégalités est une condition nécessaire au développement qui, dans un effet de feed back, va les nourrir.

C’est une loi universelle : le développement économique n’est possible que si un certain nombre  d’agents économiques recherchent une amélioration de leur propre sort, mais leur exemple, en cas de réussite, va susciter l’émulation et donc la multiplication des personnes de même motivation. Une nouvelle culture va naître. En même temps, cette amélioration, si elle prend la forme d’une accumulation de biens ou de pouvoirs, va renforcer le développement exponentiel des inégalités.

Le développement économique favorise l’avancée des civilisations : il est remarquable de voir que le tourisme de masse est représenté, pour l’essentiel, par des populations en provenance de pays riches et démocratiques qui parcourent le monde pour contempler les vestiges des civilisations anciennes particulièrement inégalitaires : Égypte, Perse, Chine par exemple. Leur développement n’a pas uniquement  permis la construction de temples, palais et autres monuments à l’origine des vestiges, mais aussi des progrès qui n’ont laissé de traces  qu’indirectes : science, art, qualité de vie.

Avec le temps, la recherche de cette dernièe supplante progressivement le désir du développement : la prédation devient un moyen de  satisfaire les ambitions individuelles. Les inégalités, devenues très grandes, sont cause d’une  hétérogénéité croissante de la société, source d’oppositions internes et donc d’érosion du consensus social : elles deviennent insupportables au plus grand nombre qui tend à se révolter.

La rudesse des mœurs admise dans les sociétés peu évoluées cesse d’être acceptée : une société riche, vieillissante, hétérogène traversée de revendications  visant à plus d’égalités, devient incapable de faire accepter une discipline collective et les efforts nécessaires pour poursuivre des objectifs communs de long terme : elle devient donc incapable de mettre en œuvre les changements nécessaires pour s’adapter à un nouvel environnement ou à une agression extérieure, faute de consensus donnant à toute décision une valeur morale contraignante. Elle est alors vulnérable et donc, avec le temps condamnée.

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