Les Chiffres

Publié en 2014
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Les chiffres jouent à notre époque un rôle très important dans la communication et donc dans la vie des sociétés contemporaines. On peut pourtant leur faire dire ce qu’on veut, sans qu’ils soient nécessairement entachés d’erreurs. En effet, dans un univers complexe, ils retracent avec exactitude une dimension d’un objet, d’un processus ou d’une situation, qui en comporte de multiples. Notre époque, exigeant que la communication soit lapidaire, ne permet pas l’exposé de situations complexes, et, en conséquence, offre aux communicants le choix de l’axe qui conforte leur message.

Ainsi, une société commerciale peut annoncer une belle progression de son chiffre d’affaires sans préciser si c’est à périmètre constant ou non, et si elle le précise, l’information peut ne pas être reprise par la presse qui considère qu’il s’agit là d’un détail technique n’intéressant pas le public.

De même, une société internationale peut annoncer des résultats flatteurs sans trop insister sur le fait qu’il s’agit de résultats en normes américaines, alors que les précédents étaient en normes françaises. La société qui établit ses comptes selon les deux normes ne ment pas, mais le fait de mettre en avant l’un ou l’autre selon le moment peut suggérer des jugements complètement opposés.

La même chose peut se pratiquer au niveau macroéconomique : le chômage, à un moment donné, peut progresser en brut, mais régresser après correction des variations saisonnières. Quel peut être le sentiment de chômeurs qui cessent de l’être grâce à une telle correction ?

Les prélèvements obligatoires peuvent croître en valeur absolue et décroître en valeur relative par rapport au PIB, ou l’inverse. Le poids de la dette peut évoluer différemment selon qu’on prend en compte l’évolution des taux d’intérêt ou non, la différence étant entre ce qu’on a emprunté et ce que l’on doit payer aux créanciers.

Il n’y a guère de phénomène qui ne puisse ainsi se traduire par des chiffres de sens opposé : le changement climatique peut être présenté comme dramatique ou incertain selon les dates retenues pour effectuer des comparaisons, la sécurité publique progresser si on a arrêté plus de malfrats ou régresser du fait de l’augmentation des délits.

Au fond, le problème caractéristique de notre époque est que l’on consacre de moins en moins de temps et d’efforts à comprendre les problèmes à mesure qu’ils deviennent plus complexes, ce qui amène à prendre des décisions de moins en moins pertinentes.

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