l’ère des organisateurs

Publié en juin 2022

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

« L’ère des organisateurs » est le titre français d’un livre de James Burnham paru en 1941, « The Managerial revolution ». Le terme « organisateur » souvent remplacé dans le texte par « directeur » est une traduction par défaut en l’absence de terme plus précis pour désigner les agents économiques et sociaux objet des réflexions de l’auteur. Aujourd’hui on utiliserait plutôt le terme de technocrates.

Burnham était un brillant professeur de philosophie américain proche de la gauche radicale. On ne l’évoque ou ne le cite plus guère, bien que son livre jette un éclairage intéressant sur l’histoire économique et sociale intervenue depuis et peut-être même sur l’histoire à venir. La traduction française du livre a été préfacée par Léon Blum qui le résume parfaitement et affiche son estime pour l’auteur tout en rejetant totalement sa thèse avec des arguments qui, vus à la lumière des 80 années écoulées, font en réalité valoir sa pertinence.

Trotskiste dans sa jeunesse, il cesse de l’être avant la Seconde Guerre mondiale et s’oppose fortement au dogme socialiste selon lequel la suppression du capitalisme, c’est-à-dire de la propriété privée des moyens de production, conduirait nécessairement à l’égalité, à la liberté et à l’internationalisme. Il donne l’exemple de l’URSS où le capitalisme a été supprimé ; la démocratie sociale n’en a pas résulté mais au contraire la dictature et les inégalités. Citant des chiffres établis par Trotski lui-même, alors que celui-ci ne s’opposait pas encore fortement à Staline, il constate que les 10 % de Russes les mieux lotis bénéficieraient d’une part du revenu national supérieure à celle des 10 % d’Américains les plus riches dans leur pays !

Pour Burnham, la disparition du capitalisme ne conduit donc pas nécessairement à l’instauration d’une société sans classe, égalitaire et démocratique, mais à l’avènement d’une nomenklatura, une caste technocratique.

Il donne à penser que l’évolution du capitalisme pourrait suivre des voies analogues, une nouvelle caste de dirigeants prenant le pouvoir sans détenir le capital, l’importance de celui-ci cessant d’être critique en raison de son abondance, de sa répartition très large ou de sa moindre utilité.

Il cite une étude de deux universitaires américains, Berle et Meases, montrant que dans les années 30, dans les deux tiers des deux cents plus grandes firmes américaines, l’influence des actionnaires était devenue négligeable. Depuis, l’épargne du grand public s’est fortement développée, mais est très largement intermédiée par des compagnies d’assurances, des fonds de retraite ou des organismes de placement collectifs.

L’évolution ne fait pas disparaître totalement les structures antérieures et des formules hybrides peuvent exister pendant la transition. Ainsi, il existe encore en France des exemples d’entreprises importantes dirigées par leurs propriétaires et d’autres dont les dirigeants s’appuient sur la détention d’une petite fraction du capital pour exercer souverainement le contrôle de l’ensemble en assumant le double rôle de capitaliste pour eux-mêmes et de représentant des épargnants. Mais de plus en plus d’entreprises sont dirigées par des professionnels non actionnaires.

Une preuve de cette évolution est donnée par le développement de la financiarisation de l’économie. Lorsque les capitalistes finançaient et géraient leur entreprise, l’industrie financière représentait peu de chose. Désormais tous les citoyens ont des comptes bancaires et beaucoup des instruments de placement de leur épargne. La collecte, la gestion, le placement de cette masse d’argent nourrit une activité qui représente près de 5% du PIB et assure globalement les rémunérations les plus élevées des différents secteurs économiques.

Plutôt que « organisateur » ou « directeur » on pourrait désigner les professionnels qui dirigent les entreprises et les gestionnaires de l’épargne comme des « mandataires ». Alors qu’en théorie et dans le discours politique les entreprises sont toujours gérées dans le seul intérêt des actionnaires, la réalité est devenue autre. Ainsi des années 2000 à 2022, les actionnaires français ont connu trois fortes baisses de la valeur de leurs actions, dont deux fois de 50 % ou plus de leur valeur antérieure, et se retrouvent aujourd’hui avec des actions valant 10 % de moins en valeur faciale, valeur amputée de surcroît par 35 % d’inflation sur la période. Dans le même temps les mandataires, qui ne participent jamais aux pertes, ont pu profiter peu ou prou des trois doublements de cours intervenus.

Le passage d’une structure de la société à une autre est provoqué par une mutation technologique, géopolitique ou naturelle (climatique par exemple) qui donne un avantage objectif à un groupe particulier. Cette évolution est le plus souvent accompagnée par un changement du contexte intellectuel et moral justifiant le relais du pouvoir. La liberté en tant que valeur a opportunément accompagné la prise de pouvoir de la bourgeoisie et la célébration du mérite celle de la technocratie et des « mandataires ».

À partir de ces évolutions, James Burnham suggère une question. Si une aspiration à l’égalité existe aux tréfonds de l’âme humaine, ne serait-ce pas par défaut ? Tout groupe humain qui en a la possibilité cherche à s’assurer une suprématie et les sociétés se structurent finalement en acceptant la domination de ceux qui paraissent détenir le moyen de prendre en charge la fonction jugée la plus importante du moment : la capacité d’intercéder auprès des dieux, la force des armes, la propriété foncière, le capital, les savoirs techniques…

Pour qui considère cette thèse comme fondée, il peut être intéressant d’imaginer la prochaine étape. La nouvelle classe dirigeante n’est pas plus homogène que celle qui l’a précédée. Elle compte notamment une technocratie publique qui assoit son pouvoir sur la maîtrise de la bureaucratie et une caste de mandataires qui contrôle l’épargne et les entreprises privées. Pendant longtemps, la culture ambiante a assigné aux entreprises la mission de faire du profit pour les actionnaires. Cette phase semble arrivée à son terme et de nouvelles valeurs se développent dans la société, imposant aux entreprises des objectifs de nature politique au titre d’une nouvelle responsabilité sociale ou sociétale. Les actionnaires/épargnants censés défendre leurs intérêts, ne le font pas parce qu’ils participent davantage aux préoccupations globales de la société qu’au festin des profits. Leurs mandataires, assurés de leur avenir, n’y mettent pas davantage d’énergie et la technocratie d’État, tend par ce moyen à accroître son influence en transformant les entreprises privées en bureaucraties. Il est donc à peu près assuré que, sauf disruption imprévisible à ce jour, la technocratie et la bureaucratisation vont poursuivre leur conquête du pouvoir.

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