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Le chômage volontaire

Publié en janvier 2013
Président de l'Institut Diderot, fondateur, président du groupe d’édition Humensis et président d’honneur du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA, GMF et PartnerRe.

Sans doute n’est-il pas politiquement correct d’évoquer l’existence d’un chômage volontaire.

Sans doute est-il difficile d’évoquer cette cause du chômage sans tomber dans la caricature. Pour autant, il est important d’en connaître l’existence, d’en mesurer l’étendue et d’identifier ses raisons si l’on souhaite lutter pour l’emploi.

L’importance du chômage volontaire est difficile à évaluer, et son impact plus encore. Mais il est certain qu’il existe des emplois dont personne ne veut. On estime couramment leur nombre à 300 000. Ce chiffre, peu étayé au demeurant, est dépourvu de signification dans la mesure où une partie devrait être considérée comme frictionnelle, soit l’équivalent, du côté de l’« offre », du chômage frictionnel. À l’inverse, beaucoup d’emplois potentiels ne sont pas recensés :

– des entreprises disposant d’une pluralité de postes identiques à pourvoir estiment inutile, voire contreproductif, d’en afficher le nombre total ;

– des entreprises renoncent aux recrutements trop difficiles et préfèrent restreindre leur activité, en particulier dans l’artisanat ;

– au-delà encore, nombre de PME et TPE ferment chaque année leurs portes, faute de repreneurs, entraînant la suppression d’emplois salariés et non-salariés.

Les conséquences de cet état de fait sont multiples.

Quand un emploi productif est créé ou une offre d’emploi latente satisfaite, d’autres emplois sont induits, dont le nombre est évalué le plus souvent à 2. Ainsi, si une multinationale vient installer une usine employant 100 personnes dans un département français alors qu’elle aurait pu aussi bien l’installer en Allemagne, l’emploi engendré par cette implantation va en créer autour de 200 autres, induits à la fois par la sous-traitance et la dépense des revenus salariaux crées, mais aussi par les taxes payées qui vont rendre solvable une demande nouvelle que le marché devra satisfaire.

La seconde conséquence est qualitative : un certain nombre de services ne sont pas rendus à la population qui se débat en vain pour faire réaliser ses travaux de plomberie ou ressemeler ses chaussures, et parfois se faire soigner.

La troisième est évidemment un appel à l’immigration et au travail au noir. Si ces soupapes n’existaient pas, il est certain que le refus de travailler aurait des conséquences encore plus négatives pour la population.

La première raison de cette situation est sans doute que le travail n’est pas une propension naturelle. Dans l’histoire, les hommes qui l’ont pu ont toujours évité de travailler : élites grecques ou romaines dans l’Antiquité, noblesse sous l’Ancien Régime, rentiers de tout poil et de tout temps. La plupart avaient cependant un statut social et des activités non professionnelles qui les satisfaisaient.

Si ceux qui peuvent y échapper le font, cela veut dire que ceux qui l’acceptent le font le plus souvent par contrainte.

Cette contrainte est de trois ordres :

– Alimentaire, bien sûr : le travail est pour beaucoup la seule source de moyens d’existence.

– Sociale : le statut social et la vie relationnelle dépendent largement du travail pour tous ceux qui ne font pas partie d’une caste privilégiée. La considération sociale dépend de la capacité d’exercer une activité. Dans beaucoup de sociétés, l’étendue du choix d’un partenaire pour fonder un foyer en dépend. Inversement, les sociétés portent sur ceux qui esquivent le travail un jugement négatif, les considérant comme des inutiles, des bons à rien, voire des parasites.

– Occupationnele : il est difficile de ne rien faire. Si la méditation peut remplir la vie d’un moine, la politique, les intrigues de cour et les divertissements mondains occuper un courtisan de Louis XIV, toute personne éprouve le besoin d’activité. Lla satisfaction de ce besoin par le travail n’existe cependant qu’autant que le travail n’est pas source d’insatisfactions plus grandes en raison de sa dureté ou des conditions dans lesquelles il est effectué.

Sur ces trois points, la société a complètement changé : les transferts sociaux permettent grosso modo de survivre à qui n’a pas d’aspirations trop coûteuses ; le jugement social a cessé d’être négatif en raison de l’impossibilité de distinguer les victimes du chômage subi des chômeurs volontaires ; le positionnement social peut se trouver, désormais, dans des activités n’ayant pas comme objectif la recherche d’un revenu – les jeunes en particulier forment une société aux sujets d’intérêts multiples qui les rassemblent, les occupent et les positionnent.

Toutes les contraintes s’allégeant, il est compréhensible que la tentation du chômage volontaire se développe et que des emplois indispensables à la société ne trouvent pas preneurs, sauf travailleurs émigrés légaux ou illégaux dont les contraintes sont infiniment plus grandes et les exigences moindres.

À cet égard, l’immigration, le plus souvent présentée comme un flux auquel les sociétés développées ont du mal à résister est, dans une large mesure, le résultat d’une aspiration des sociétés d’accueil pour satisfaire certains de leurs besoins : le fait d’interdire l’immigration en la tolérant n’est, de ce fait, qu’un moyen pour disposer d’une main-d’œuvre introuvable parmi les chômeurs indemnisés, et qui sera peu exigeante.

Comment remédier à cette situation ?

Les économistes et les chômeurs eux-mêmes mettent volontiers en évidence que le travail est insuffisamment rémunéré par rapport aux revenus de transfert. D’autant plus qu’à ces derniers, l’oisiveté ajoute bien des avantages. Par exemple, le travail pour soi-même ou la capacité de mieux acheter alors que le travail s’accompagne de coûts et d’inconvénients divers.

Par ailleurs, il y a en permanence une différence importante entre la structure des emplois requis par la société et celle des emplois susceptibles de trouver preneurs : le niveau d’éducation, la nature des formations et surtout les aspirations que suscitent les conditions de la vie privée expliquent ce hiatus. Ainsi, travailler de nuit ou très tôt comme les boulangers conduit à vivre différemment des autres et est de moins en moins accepté. Les économistes expliquent que la rémunération relative peut modifier les préférences des chercheurs d’emplois et citent volontiers en exemple le cas de médecins américains reconvertis à la plomberie pour gagner davantage. C’est bien possible, mais tous les freins culturels ne peuvent être levés par ce moyen. En outre, il n’est pas toujours économiquement viable d’augmenter les revenus pour une catégorie d’emplois, car c’est l’ensemble qu’il faut augmenter, en vue d’une augmentation seulement marginale du nombre d’emplois pourvus.

Le chômage est considéré comme le principal problème en France et la création de nouveaux emplois est difficile. Le chômage volontaire, en raison de ses conséquences sur le chômage subi est donc préoccupant. Tout porte à croire que, sauf contrainte nouvelle liée à une dégradation des conditions d’indemnisation, il devrait poursuivre sa croissance à la fois parce qu’un défaut de formation ne permet pas l’accès des candidats potentiels à des emplois conformes à leurs désirs et que les conditions de confort générales qu’ils recherchent les conduisent à refuser des emplois qui ne le sont pas.

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