La politique et les experts

Publié en avril,2020
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

La crise du Covid-19 a mis en lumière la montée en puissance d’une nouvelle forme de pouvoir: l’expertise technique.

Le rôle du savoir n’est pas nouveau, il a toujours influencé le cours des choses et plutôt positivement. Ce qui est nouveau est l’importance qu’a pris le recours aux experts de la part des pouvoirs politiques. Cette importance a changé la nature de leur rôle, devenu avec l’aide des médias qui en jouent, un pouvoir en soi. Il est vrai que l’exécutif et le législatif sont confrontés à des situations de plus en plus complexes : s’il existe des sachants, il est légitime de les entendre mais il est illégitime de se contenter d’avaliser simplement leur position pour éviter d’avoir à assumer devant l’opinion publique des décisions impopulaires.

Dans une démocratie, l’organisation des pouvoirs obéit à des règles claires. Il n’en est pas de même concernant l’expertise. Celle-ci n’est pas définie et les règles de désignation des personnes sont variables et le plus souvent obscures. Aucune différence n’est faite, dans la définition de sa mission et pour autant qu’elle soit définie, entre l’éclairage d’un point précis ressortissant de l’application d’une science dure et un avis général fondé sur une expérience plus ou moins validée des comportements humains. Ainsi dans l’exemple du coronavirus, si l’avis d’un médecin concernant l’utilité du masque est recevable, l’affirmation qu’il ne doit pas être porté pour éviter un moindre respect des autres mesures de précaution ne découle pas d’un savoir scientifique établi, mais d’une conception toute personnelle de la nature humaine qu’on peut légitimement contester.

Le transfert du pouvoir de décider à l’expert est également illégitime dans la mesure où celui-ci n’a pas à supporter les conséquences de ses décisions, ce qui est contraire à l’organisation de tout pouvoir quel qu’il soit. Par ailleurs, il est impossible d’être expert sans avoir une histoire personnelle dans le domaine concerné, c’est-à-dire des relations avec les acteurs de la spécialité ainsi que des intérêts matériels où intellectuels, d’où des conflits d’intérêt, ou en tout cas des suspicions. La République, quand elle l’a compris, a cessé de confier la responsabilité du ministère de la défense nationale à un militaire.

Les situations sur lesquelles les experts sont consultés ne dépendent généralement pas de leur seul savoir mais ont une multiplicité de dimensions. L’expert a dans ce cas souvent tendance à considérer que ce qui n’est pas de son domaine n’a pas d’importance, ce qui conduit à de véritables erreurs.

Enfin, les experts détiennent rarement un savoir non contestable par un autre expert. L’histoire des sciences est émaillée de nombreuses controverses ayant opposé les meilleurs esprits de leur temps sur des problèmes relatifs aux sciences dures. Comment ne seraient-elles pas la norme lorsque les esprits sont moins éminents et que la question ne concerne pas des sciences dures, mais des sciences humaines, voire aucune science particulière? Le public n’a aucune possibilité de hiérarchiser les expertises lorsqu’elles divergent. Leur dissonance est alors portée au débit du politique, ce qui alimente encore là méfiance à son égard.

Au total, si s’abriter derrière l’expertise technique peut paraitre aux décideurs un bon moyen de se défausser ponctuellement de leurs responsabilités, leur autorité personnelle et les institutions ne peuvent qu’en être affaiblies.

 

 

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