La fin du travail ?

Publié en avril 2022

Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Le développement du numérique en général, de l’intelligence artificielle en particulier, fait craindre à certains l’avènement d’un chômage généralisé.

Beaucoup d’innovations apparues depuis le début de la révolution industrielle ont suscité des réactions violentes de la part des travailleurs dont l’emploi était compromis. C’était évidemment un drame pour ceux que ne consolait pas l’idée, pour autant qu’ils aient pu la concevoir, que du fait de cette innovation davantage d’emplois seraient créés plus tard, plus intéressants, moins pénibles et plus rémunérateurs, dans un lieu probablement différent et exigeant des savoir-faire autres que les leurs.

Rétroactivement, on constate que le progrès a permis l’élévation du niveau de vie et la création de nombreux emplois, puisqu’aujourd’hui le chômage est très minoritaire bien qu’apprécié sur l’ensemble de la population – hommes et femmes – alors qu’il y a un siècle, le travail salarié des femmes était marginal… et leur non-emploi délibérément ignoré.

Pour autant, ce schéma, toujours problématique pour ceux qui le vivent mais finalement vertueux, ne risque-t-il pas d’être remis en cause par les nouvelles technologies, la robotisation et l’intelligence artificielle ?

Cette question s’est posée à chaque nouvelle vague d’innovations. On constate chaque fois que les innovations précédentes créent du travail et de la richesse mais on pense systématiquement que la nouvelle vague sera différente. Chaque fois la crainte s’avère sans fondement… mais ce n’est pas une loi physique et peut-être que cette fois-ci le pire va se réaliser. D’où l’idée que la robotisation et l’intelligence artificielle risqueraient de tuer le travail et de créer la misère généralisée.

C’est considérer le travail comme un phénomène en soi alors qu’il n’est qu’un élément de la vie sociale.

Une première constatation s’impose : la technologie est mondiale, mais le taux de chômage est très variable d’un pays à l’autre. L’environnement culturel qui conditionne notamment l’esprit d’entreprise, la politique économique des États et bien d’autres facteurs font que, dans certains pays, l’existence de besoins non satisfaits, d’une force de travail disponible, de capitaux oisifs et de ressources naturelles ne suffisent pas à créer de l’emploi. Alors que d’autres, comme Israël, ont un excellent taux d’activité sans disposer d’atouts particuliers, sauf … un bon niveau de technologie.

 

Le problème de l’emploi comporte encore bien d’autres dimensions :

Tout d’abord, il a pris une place excessive dans la vie sociale. Si le temps de travail individuel par année n’a cessé de diminuer depuis un siècle et demi, le temps de travail des ménages, avec la généralisation de l’emploi féminin et compte-tenu de l’allongement des temps de trajet, n’a pas du tout évolué dans la même proportion.

Par ailleurs, une crainte existe dans la société que la disparition du travail devienne une source de désordres que résume le dicton « L’oisiveté est mère de tous les vices ». Celui-ci est né dans les sociétés archaïques et concernait non les riches rentiers mais ceux qui, sans rente et sans travail, nourrissaient l’insécurité. Ce n’est pas le cas des 20 % de la population actuellement à la retraite, au contraire.

Avoir une activité reste une nécessité sociale et sanitaire pour les personnes elles-mêmes, mais c’est une autre histoire…

Le travail est en soi une contrainte imposée par les nécessités économiques : pour vivre il faut produire. Si demain la production est assurée sans travail, quel est le problème ?

La perspective d’un travail quasiment entièrement transféré à la machine fait penser à une multitude de chômeurs que la minorité d’actifs ne pourrait pas prendre en charge. C’est projeter au niveau macro les réactions microéconomiques. Une entreprise qui pourrait produire sans effectif sera peut-être tentée de le faire, mais globalement si un mécanisme ne permettait pas à la production de s’écouler, ce serait la faillite de toute l’économie et des entreprises elles-mêmes. C’est donc simplement un problème de répartition.

D’ores et déjà, une part très importante du produit national permet à des personnes qui ne travaillent pas de vivre : les retraités, les chômeurs, certains handicapés, des conjoints au foyer… et beaucoup d’emplois contribuent très peu à la production. Sur 52 millions de personnes de plus de 20 ans, 25,5 millions n’ont pas de travail rémunéré et ce chiffre va augmenter avec le vieillissement de la population. Il n’y a pas de limite théorique dès lors que l’initiative des entrepreneurs et le travail effectif sont rémunérés de manière attrayante.

Le travail ne disparaîtra jamais totalement, ce qui est admis par les plus pessimistes. Il faudra une minorité qualifiée pour concevoir et gérer les machines. Il restera aussi des tâches subalternes dont personne ne souhaite s’occuper spontanément : aujourd’hui les emplois les moins attractifs sont souvent les moins bien rémunérés. Il faudra accorder à leurs titulaires des avantages substantiels par rapport à ceux qui préféreraient ne pas travailler.

De plus, un progrès très important de la productivité doit avoir pour conséquence une élévation du niveau de vie. Dans un environnement contraint par les exigences écologiques, en quoi cela peut-il consister ?

On constate que la demande des consommateurs évolue avec la croissance de leurs revenus, vers plus de services collectifs et individuels. Les besoins de nourriture ou de vêtements diminuent mais ceux d’éducation, de culture, de loisirs et de sécurité augmentent. D’autre part, le vieillissement de la population et la complexité de la vie courante génèrent une attente pour des services d’assistance dans plusieurs domaines : santé, bien-être, confort, juridique, administratif ou fiscal. Le facteur humain y est déterminant même si la technologie peut y jouer un rôle important.

On remarque également que le progrès technologique conduit bizarrement les entreprises à renvoyer sur le consommateur une partie de leurs tâches : le client doit désormais procéder à l’encaissement de ses achats dans les supermarchés, se rendre dans un point relais pour recevoir un colis que la poste lui aurait livré la veille, chercher une mairie parfois éloignée pour demander un passeport qu’il trouvait près de chez lui. Il doit à peu près tout faire, sauf le pilotage de l’avion ou du métro, quand il veut voyager.

Ceux qui le peuvent et le pourront souhaiteront toujours se débarrasser sur d’autres de ces corvées.

Parallèlement la bureaucratie progresse. Elle crée des emplois tant au niveau des collectivités publiques, que des agents économiques privés et c’est d’ailleurs une curiosité de constater que les partis politiques désireux de réduire les effectifs de la fonction publique, ne font jamais mention de la bureaucratie miroir qui se développe dans les entreprises, au point d’absorber une part importante des progrès de productivité dus à la technologie. Fin 2021, par exemple, l’activité a retrouvé son niveau de fin 2019. Mais l’emploi a vivement progressé et des difficultés de recrutement apparaissent dans plusieurs secteurs malgré le développement des applications numériques et le télétravail. La productivité a donc baissé !

D’une manière générale, l’individualisme croissant de nos sociétés nourrit solitude, fragilité, vulnérabilité et crée un besoin d’aide et de lien qui, faute de mieux, seront satisfaits par le marché.

Enfin l’avenir du travail dans un pays n’est pas indépendant de la situation dans les autres pays et de ses rapports avec eux. Le chômage peut s’importer ou s’exporter… il ne faut pas l’oublier, mais c’est un problème qui mériterait de longs développements.

Si le progrès de la productivité est d’origine technologique, le niveau réel de l’emploi est essentiellement d’ordre politique.

 

 

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