Grandes puissances

Publié en 2016
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

 

Le monde est en permanence dominé par quelques puissances qui changent au fil du temps : leur domination est assurée par des caractéristiques objectives évidentes telles que l’importance de leur population et la taille et la géographie de leur territoire, l’abondance de leurs ressources économiques, leur niveau technologique, etc…

Mais il s’agit là de conditions nécessaires, en aucun cas de conditions suffisantes : bien des états dominés ont des caractéristiques objectives comparables à celles des puissances dominantes ; à l’inverse Israël a développé une puissance très supérieure à ce qui semblerait devoir résulter de ses simples caractéristiques objectives.

C’est que la véritable clef de la puissance est la capacité de mettre tous les facteurs de puissance au service d’une ambition partagée par la population.

Les trois éléments ont leur importance :
– l’ambition qui doit être claire et mobilisatrice : bouter un ennemi hors du territoire, conquérir un empire, répandre sa foi, etc.…
– elle doit être partagée par la population : un pouvoir fort peut imposer beaucoup de choses à un peuple, mais pas le zèle, le courage, l’abnégation.
– il faut une organisation efficace de l’économie qui va générer les ressources, mais aussi dans la mise en œuvre de ces ressources dans différents domaines, notamment celui des armées.

Les dictatures se dotent facilement d’ambitions mais ont des difficultés à les faire partager par leur peuple.

A l’inverse, les démocraties n’arrivent pas à se doter d’ambitions communes, sauf circonstance particulière, généralement dramatique, telle qu’une invasion ; elles se mettent en situation de faiblesse, attirent les prédateurs et ne réagissent efficacement qu’après avoir été acculées. La deuxième guerre mondiale illustre parfaitement ce mécanisme : s’appuyant sur les insatisfactions du peuple allemand consécutives au règlement de la première guerre mondiale, Hitler a su développer une ambition partagée et, à partir de là une formidable puissance alors que la France voyait imploser la sienne pour des raisons inverses.

Dans le monde d’aujourd’hui seuls la Chine, les Etats-Unis et Israël ont des ambitions partagées et sont capables de mettre en cohérence toutes leurs forces dans la réalisation de cette ambition, à savoir :
– pour la Chine, devenir la première puissance mondiale pour effacer le souvenir de deux siècles d’humiliation et de frustration,
– pour les Etats-Unis, renforcer leur domination économique au détriment du reste de la planète,
– pour Israël, assurer sa survie.

La Russie a également l’ambition assez largement partagée, de retrouver un rôle historique, mais sa puissance est durablement minée par son incapacité à mettre en cohérence l’ensemble de ses atouts avec cet objectif, comme le démontre l’état de son économie et tout particulièrement de son agriculture ; elle souffre également d’une érosion démographique non contrôlée qui constitue un autre facteur d’affaiblissement à terme.

Au stade actuel, l’Europe est vouée à sortir de l’Histoire, les incapacités propres à chaque Etat se doublant des divergences entre les 28 membres résultant de leur histoire et de leur situation géographique et économique respectives.

Pour l’instant, l’Inde démocratique et infiniment diverse semble dans l’impossibilité de prétendre au rôle de puissance dominante ; seul un drame national pourrait permettre à des gouvernements de définir une ambition partagée ; ce pourrait être à l’occasion d’un conflit sérieux avec le monde musulman ou de quelque catastrophe naturelle qu’on ne peut imaginer à ce jour.

Le monde arabe est trop divers et ses frontières artificielles, crées sans considération pour les facteurs d’homogénéité, religions et tribus, l’affaiblissent.

Tout peut évidemment changer, mais il faut du temps, la Chine a eu besoin de 40 ans pour se doter d’un gouvernement central capable d’une ambition nationale ; et autant pour réussir à maitriser les moyens de sa puissance économique ; de plus le temps est une condition nécessaire, mais évidemment pas suffisante. Il faut le plus souvent des difficultés objectives majeures pour que des conditions favorables se créent et que des dirigeants émergent pour en tirer parti.

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