Élitisme et démocratie

Publié en 2019
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Les manifestations des gilets jaunes suscitent fréquemment, dans la partie la plus favorisée de la population, des commentaires ironiques sur la prétention du bas peuple d’avoir un avis sur les affaires de l’État, dont la complexité lui échappe totalement.

C’est une idée récurrente, chaque fois que le peuple demande quelque chose. Elle appelle plusieurs remarques :

Il est incontestable qu’il y a dans la société des niveaux d’intelligence et de connaissances très inégaux ; mais dans presque tous les mouvements populaires, apparaissent spontanément des leaders qui n’ont rien à envier aux élites consacrées.

Ensuite, il faut rappeler que celui qui ne sait rien et celui qui sait un peu se trouvent à égale distance de l’infini : or la complexité des problèmes des sociétés modernes tend vers l’infini. Celui qui ne connaît que certains éléments de la réalité est porté à croire que c’est en fonction de ce qu’il connaît que les décisions doivent être prises : par rapport à la réalité, cela revient à une décision aléatoire… à moins que ce ne soit une simple tentative de rationalisation de privilèges.

Tout homme est le sot d’un autre. Considérer que seuls les plus éclairés peuvent vraiment avoir un avis n’aurait de sens qu’en poussant le raisonnement à son terme : seul le plus éclairé devrait exercer le pouvoir.

Malheureusement, un tel personnage n’existe pas. L’intelligence comporte de multiples formes qu’on ne peut hiérarchiser, la connaissance est un champ infini qu’aucune personne ne peut appréhender et des dispositions psychologiques propres à chacun font qu’à intelligence et connaissance égales, pour autant qu’on puisse définir une telle égalité, peuvent donner naissance à des idées totalement opposées.

Traditionnellement, les oppositions d’intérêt étaient considérées comme le principal fondement des oppositions politiques ; l’importance du fait culturel apparaît davantage aujourd’hui en raison de l’hétérogénéité de nos sociétés, en particulier religieuse.

Des éléments psychologiques jouent également. Emmanuel Todd a mis en évidence combien les structures familiales paraissaient influencer la conception du rapport à l’autorité, donc le vote.

Soumises à de multiples forces non réductibles les unes aux autres, composées de groupes qui différent par l’intérêt, la culture, la psychologie, les sociétés évoluent comme ces nuages de poussières dans un rayon de soleil, dont chaque particule s’anime frénétiquement sans lien apparent avec le mouvement du nuage lui-même qui ne peut qu’être constaté après coup.

Tout au plus peut-on penser que l’homme est un relais dans l’histoire de la vie – celle-ci tend, depuis l’origine, vers plus de complexité et d’intelligence – et cette tendance vieille de près de 4 Md d’années va probablement perdurer au-delà de l’homme.

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