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Croissance ou décroissance ?

Publié en janvier 2021
Président de l'Institut Diderot, fondateur, président du groupe d’édition Humensis et président d’honneur du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA, GMF et PartnerRe.

Les excès de la société de consommation, qui sont indéniables, inspirent des idéologies favorables à la décroissance. Elle serait, selon elles, nécessaire pour la planète et les générations à venir…

Que la société de consommation conduise à des excès est évident, mais il faut se méfier des évidences. Lorsque la mode conduit d’année en année à jeter des vêtements quasi neufs, lorsque des familles se sentent obligées d’acheter pour leurs enfants le dernier modèle de baskets de la marque la plus chère, il y a sans doute excès. Lorsqu’une berline est équipée d’un moteur 300 CV pour rouler à 130 km/heure sur autoroute et 30 km/heure en ville, il y a excès. De même le transport aérien low-cost conduit à multiplier les déplacements à longue distance non indispensables.

Mais ces constatations appellent plusieurs remarques.

Derrière les faits économiques, il y a des hommes et des femmes dont ces faits traduisent la psychologie. Imposer  un comportement au consommateur au nom de la rationalité, c’est donner à la collectivité le soin de définir ce que doit faire l’individu. C’est le début de la dictature et on sait qu’aucune frontière naturelle ne l’empêche de devenir totale.

En second lieu, c’est ignorer que la diversité humaine conduit nécessairement à la complexité et celle-ci ne peut entrer dans un cadre simple et coercitif. Même les armées, qui ne représentent qu’un sous-ensemble limité des sociétés, ont réalisé que la gestion « au carré » des hommes et des choses n’était plus possible. La vie ne peut exister que dans ce qu’un esprit rationnel considère comme le désordre, qui est en fait un ordre supérieur dans lequel coexistent des phénomènes majoritaires et de multiples mouvements, qui sont autant de tentatives d’organisation d’un futur différent ou de résistances du passé. Rêver de faire marcher la société dans un cadre unique, c’est vouloir tuer la vie. Toutes les tentatives dans ce sens sont coûteuses sur le plan humain et vouées à l’échec.

Pour qui y est sensible, le gaspillage est présent partout, mais puisqu’il ne peut être défini clairement, il peut encore moins être mesuré et il n’est sans doute pas aussi important que d’aucuns le croient. Le luxe par exemple, qui parait superflu à celui qui n’en bénéficie pas, par choix ou obligation, est à l’origine de beaucoup de chefs-d’œuvres qui font notre bonheur, qu’il s’agisse de nos châteaux historiques ou de la musique rendue possible par un mécène. Et les premières voitures achetées par de riches amateurs pour leur seul plaisir ont permis à monsieur Tout le monde d’accéder à la propriété de véhicules bon marché et de qualité. Quant aux Grecs anciens, auxquels notre culture doit tant, ils refusaient de travailler et laissaient ce soin aux esclaves et aux ilotes.

L’essentiel pourtant n’est pas là, mais dans la confusion difficilement évitable, entre la réalité et sa représentation. On ne réfléchit qu’à partir de la représentation des choses et non des choses elles-mêmes. Le langage, les images, les modèles mathématiques… La croissance est ainsi définie par le concept de Produit Intérieur Brut, le fameux PIB. Il a été utile au moment de sa création. La structure d’une économie se déformant peu d’une année sur l’autre, son évolution avait une signification. Ce n’est plus le cas si on compare des structures de production devenues très différentes. Si les prévisions relatives à l’épuisement des ressources non renouvelables se confirment, il faudra remplacer les matières premières offertes par la nature par du travail humain. Ceci exigera beaucoup de progrès de productivité et beaucoup de croissance apparente, c’est-à-dire mesurée selon la définition actuelle du PIB. Le retour à un mode de vie à l’antique pourrait ainsi apparaître comme un progrès continu du PIB, car c’est le prix des choses nouvelles qui le définit, et un voyage futur en trirème représenter une contribution supérieure à un vol low-cost, plus rapide et avec plus de passagers, sur le même trajet aujourd’hui.

 

 

 

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