Antiélitisme

Publié en 2019
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Un mouvement anti-élites se répand dans tous les pays développés. Cette universalité, malgré la variété des conditions locales, signifie que la cause en est universelle elle aussi : la coïncidence dans le temps avec la mondialisation donne à penser que ce pourrait être elle la cause, mais elle n’est elle-même que la conséquence des progrès technique et économique qu’elle contribue au demeurant à amplifier.

Progrès technique et développement technique ne sont que deux éléments de nature différente d’un phénomène unique.

Le développement économique a de nombreuses conséquences heureuses : malgré la croissance de la population, la misère a régressé et l’espérance de vie  a progressé, de même que l’accès à l’école. Mais il a aussi des conséquences négatives : les inégalités entre pays et au sein des populations se sont fortement accrues.

Par ailleurs, il n’a été rendu possible que par une forte technisation des ressources humaines qui s’est accompagnée d’un sentiment de déclassement : là où les générations antérieures ayant une formation supérieure appartenait  de fait à l’élite sociale, une formation supérieure technique, partagée par un grand nombre, n’est que le moyen d’accéder à un emploi de masse et non à une élite resserrée.  Par ailleurs, l’évolution rapide des techniques expose tout professionnel qualifié, c’est-à-dire spécialisé, au risque de chômage et  donc de prolétarisation.

La spécialisation  conduit à éclater les responsabilités en même temps qu’elle répartit les spécialistes en chapelles entre et avec lesquelles la communication passe mal.

A contrario, le mouvement des gilets jaunes, malgré son origine populaire, son ampleur, sa diversité extrême et son absence d’organisation susceptible  de l’orienter a été capable d’articuler des idées de caractère universel là où les spécialistes affichent des thèses aussi diverses que leurs chapelles.

Ce qu’on interprète comme un sentiment anti-élite n’en est donc pas nécessairement un, mais une frustration liée à la disparition d’une élite intellectuelle, culturelle et morale véritable au profit de spécialistes œuvrant dans leur tour d’ivoire.

Le constater ne suffit évidemment pas pour porter remède à un phénomène qui devrait encore s’amplifier mais nourrit son propre échec.

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