Le numérique et les naufragés

Publié en 2015
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Il n’y a, à première vue, aucun rapport entre le développement du numérique et le naufrage de malheureux immigrants en Méditerranée. Dans un monde complexe comme le nôtre, les deux phénomènes sont pourtant liés. Certes, dans le passé, les gouvernements avaient à affronter des problèmes qui devaient leur paraître bien complexes, mais ces gouvernements avaient cependant sur ceux d’aujourd’hui un avantage : ils ne prétendaient pas s’attaquer à tous les problèmes du monde. Ils se concentraient sur quelques priorités liées à la défense et au développement de leur territoire. Ils acceptaient le reste, y compris les effets collatéraux de leurs choix.

Désormais, on rejette l’idée de se limiter à un seul objectif (le chômage par exemple, proclamé pourtant désastre national) et donc la simplification que cela apporterait. Aucune doctrine politique cohérente n’emporte plus de conviction, à l’exception, depuis l’effondrement du marxisme, du libéralisme. Multiplier les objectifs considérés comme prioritaires en pratiquant le « laisser-faire » est, au mieux, paradoxal et, au pire le moyen de prendre des engagements contradictoires sans avoir à se soucier de leur cohérence.

L’incohérence règne donc. On peut illustrer par quelques exemples ses résultats  :

– Le souhait de faire bénéficier les peuples d’Irak, d’Afghanistan, de Syrie et de Libye des bienfaits de la démocratie a permis d’éviter que leurs dirigeants ne commettent contre eux des exactions contraires aux droits de l’Homme. Mais cela s’est fait au prix de centaines de milliers de morts et de bien d’autres désordres qui font fuir de leur pays les malheureux « bénéficiaires » de notre action. Après quoi on cherche pourtant à éviter à tout prix qu’ils viennent, même au péril de leur vie, se réfugier chez nous.

– On veut faciliter la liberté de circulation des hommes, des biens et des capitaux, mais les pauvres sont priés de rester chez eux.

– On promeut la productivité, mais on ne sait à quoi employer les hommes.

– On souhaite le développement des pays pauvres, mais à condition qu’ils n’ajoutent pas à la pollution que nous avons créée.

– On cherche à développer les entreprises, mais on interdit, de fait, aux plus grands gestionnaires de capitaux longs que sont les compagnies d’assurances le placement en actions dans des proportions significatives.

– On prétend vouloir réduire le chômage, mais on se contente de constater le progrès de la productivité, en particulier la nouvelle vague due au numérique, et la concurrence des pays pauvres, sans engager de réflexion globale en vue de trouver un nouvel équilibre.

Ces contradictions ne sont pas simplement abstraites. Des groupes humains engagent leurs forces derrière chacun de ces choix. La résultante aléatoire de la combinaison de leurs forces respectives déterminera un avenir ne correspondant à aucune logique. Autant dire que nous sommes dans un véhicule dont le pilote veut aller à droite et le passager à gauche. Le compromis consiste à aller tout droit, là où il n’y a qu’un mur.

Le naufrage des bateaux d’immigrants illustre ce problème. On ne peut les laisser se noyer, on ne peut pas les renvoyer dans un foyer qu’ils n’ont pas, on ne peut les accueillir. On fera donc semblant de faire tout cela, et on déclarera la guerre aux passeurs qui sont les révélateurs plus que les causes du problème. On peut, au demeurant, douter des résultats d’une opération de police effectuée avec des bombardiers !

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