Une société surréaliste

Publié en 2016
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

La pensée économique dominante est fondée sur le principe de la rationalité des agents économiques ; l’expérience conduit cependant à constater de nombreux cas où ce principe semble mis en échec.

En fait, dans un univers complexe, où existent de nombreux acteurs, chacun peut être rationnel sans que l’ensemble le soit. La rationalité n’existe chez chacun que dans le rapport entre les causes qui le font agir et les objectifs qu’il poursuit, lesquels peuvent varier ; dans des circonstances objectives identiques, la raison d’une action de l’un peut être de nature économique (critère par rapport auquel on apprécie le plus souvent la rationalité), et rationnelle sans être économique pour un autre : ainsi, l’itinéraire optimal pour se rendre en voiture d’un point A à un point B, peut être le plus économique, le moins dangereux ou le plus agréable, et ces différents choix sont rationnels par rapport à l’objectif tout en étant différents.

Dans une collectivité, l’application du principe de rationalité souffre également du fait que les décisions relatives à un système sont prises par des personnes différentes. Celles-ci, pour être identiques ou cohérentes, devraient être prises en fonction des mêmes critères, et à partir des mêmes informations, ce qui n’est fréquemment pas le cas.

C’est tout particulièrement vrai en politique, car le nombre d’acteurs concerné est élevé et les considérants fort variés : les oppositions les plus virulentes tiennent moins souvent à des oppositions de thèses dont l’une serait rationnelle et pas l’autre, qu’à des perspectives différentes qui peuvent être également fondées : ainsi, on a pu voir l’opposition entre salariés et patronat comme une opposition simple d’intérêt ( ce qui est en plus pour les uns est en moins pour les autres) mais celle-ci peut également venir du fait que la création de richesse est considérée comme la condition préalable de sa répartition par les uns alors que les autres considèrent qu’elle doit se faire sous contrainte de la répartition, et ce débat ne peut être tranché rationnellement.

Les forces qui s’affrontent, bien que n’étant pas de même nature peuvent empêcher toute décision et nos sociétés sont de ce fait des sociétés bloquées. Si l’une réussit à dominer les autres, elle impose sa rationalité, ce qui conduit le plus souvent au renforcement des forces adverses qui finissent par dominer à leur tour et imposer leur propre rationalité : c’est l’alternance.

Au fil du temps, la situation qui s’établit résulte de l’addition d’une multitude d’éléments jouissant d’une rationalité interne, mais sans cohérence entre eux : la société ressemble à un tableau surréaliste, dans lequel on peut voir un salon parfaitement représenté au milieu duquel on voit des éléments également bien reproduit mais qui n’ont rien à y faire, tels qu’un urinoir ou une machine industrielle.

L’attente de rationalité des citoyens des démocraties ne peut donc jamais être satisfaite puisqu’elle supposerait que toutes les décisions, pour être cohérentes soient prises par un même décideur.

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