Une période difficile

Publié en 2010
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Suivre quotidiennement les informations est déprimant : il n’y est question que de guerres, d’assassinats, d’escroqueries, de violences sordides, de corruption, d’abus de toute nature. A la bêtise criminelle s’ajoutent, plus rares mais plus graves, des catastrophes plus ou moins naturelles : tsunamis, tremblements de terre, inondations, tempêtes, cyclones, épidémies, éruptions volcaniques… La planète semble être devenue folle et courir à sa perte.

Comment comprendre cette accumulation de malheurs dans la période actuelle ?

J’en proposerais pour ma part deux explications : notre incroyable capacité à oublier le passé et le développement des médias.

La situation n’est pas pire aujourd’hui qu’auparavant : c’est l’inverse. Sans doute peut-on trouver des endroits isolés qui ont connu des époques durables de paix et de tranquillité. Jared Diamond, dans Effondrement[1] cite des sociétés isolées ayant trouvé un équilibre économique et social durable dans une nature elle-même préservée des grandes catastrophes. Dans ces sociétés de taille limitée, sans problème aigu de survie, des événements préjudiciables ont peu de chance de se produire. Surtout, la probabilité même des dommages d’origine humaine est réduite du fait de l’homogénéité de ces sociétés où tout le monde se connaît : un écart de conduite entraîne la mise au ban de la société et la mort sociale, voire la mort tout court puisque vivre seul y est impossible.

Mais regardons honnêtement de plus près n’importe quelle région un peu vaste, à n’importe quelle époque : on ne peut que constater que partout et tout le temps la misère a prévalu. Avec elle, la famine, les épidémies sans remède, la mortalité infantile élevée, le brigandage comme voie de survie, le tout s’accompagnant de guerres entre voisins avides de conquêtes territoriales ainsi que des jacqueries, révoltes, guerres de religion, pogroms. Les incendies étaient fréquents et graves dans des habitations où un foyer ouvert était la seule source de chaleur et le bois un matériau de construction. Quant aux catastrophes naturelles, on sait qu’elles ont conduit fréquemment à la disparition d’une fraction importante des espèces vivantes ainsi qu’à des famines, ou imposé des migrations lointaines et risquées.

L’histoire d’une civilisation qui nous a éblouis et dont nous sommes les héritiers, celle de Rome, n’est qu’une longue théorie de guerres, révoltes, séditions, coups d’État, assassinats, coups fourrés, épidémies et autres catastrophes. Sans compter l’esclavage, considéré comme normal !

Mais il s’agit du passé et nous n’avons pas en permanence sous les yeux le récit et les images de ces grands drames, alors qu’aujourd’hui le basculement dans un ravin d’un car de touristes fait la une de journaux du monde entier.

La presse nous présente et nous ressasse toutes les misères du monde, en particulier les misères événementielles de préférence aux misères chroniques, moins riches en épisodes nouveaux : que dire d’enfants qui meurent de faim continûment ? La prise en otage pendant trois semaines d’un humanitaire venu leur porter secours peut en revanche alimenter de nombreuses émissions.

Lorsque la misère ou la guerre cessent de tuer des centaines de milliers de personnes, on peut s’apitoyer sur les drames locaux et ponctuels. À un drame mondial se substituent mille problèmes nouveaux de moindre ampleur et de moindre gravité, mais dont l’addition donne à penser que la vie devient un enfer.

Ce n’est pas encore le cas, loin de là, mais ne perdons pas de vue que rien n’est définitivement acquis. Qui veut faire l’ange fait la bête et qui se plaint trop d’un clou dans sa chaussure doit craindre d’avoir à marcher pieds nus.

 

[1] Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, trad. Agnès Botz et Jean-Luc Fidel, Paris, Gallimard, coll. « Nrf Essais », 2006.

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