Une faiblesse croissante

Publié en 2014
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

La démocratie française repose sur deux piliers : l’égalité des citoyens et l’existence d’un État fort pour garantir celle-ci.

La puissance de l’État a connu son apogée au Premier Empire, époque où n’existait plus de corps intermédiaire susceptible de s’opposer à lui : la noblesse, le clergé, les corporations avaient cessé d’être des pouvoirs, les associations et les syndicats étaient interdits, la presse et les grandes entreprises quasi inexistantes et le pouvoir central s’appuyait sur une administration bien organisée quadrillant le territoire.

La situation actuelle est opposée en tout :

– Le pouvoir national a subi des amputations nombreuses au profit d’organismes internationaux et de l’Union européenne. Au niveau de ces entités, l’influence de la France se dissout dans la masse et celle de ses citoyens est nulle.

– Au plan national, l’administration, bras de l’exécutif, s’est pratiquement constituée en Etat à l’image du clergé sous l’Ancien Régime. De surcroît, c’est au sein de celle-ci que se recrutent, pour l’essentiel, les responsables de l’exécutif, des assemblées législatives et du judiciaire.

Les partis politiques ont retrouvé une certaine influence.

Les médias ont acquis le statut de quatrième pouvoir et leur rôle est décisif dans la formation de l’opinion publique.

Les entreprises sont devenues des acteurs majeurs de la puissance économique des États, mais échappent largement à leur autorité en raison de leurs dimensions internationales et du fait que leurs actionnaires étrangers sont défendus par leur pays d’origine. On se rappelle qu’en 1981 le gouvernement avait envisagé d’inclure IBM France dans le périmètre des nationalisations, mais avait dû se rendre à l’évidence que celle-ci serait aussitôt devenue une coquille vide.

Enfin, de multiples groupes contestent les pouvoirs de l’État : associations, ONG, mafias, sectes, groupes terroristes.

Le pilier égalité de la démocratie – coïncidence, communauté de cause ou relation de cause à effet ? – s’est également érodé.

Alors que la société post-révolutionnaire était devenue égalitaire en droit et relativement homogène, que la généralisation de l’enseignement avait conforté cette homogénéité et en avait, plus encore, nourri le sentiment, le progrès de l’éducation semble s’être arrêté dans les faits et plus encore dans la perception : une classe sociale supérieurement éduquée forte d’un tiers de la population nourrit, à l’égard de la classe moins éduquée, un sentiment de supériorité mal ressenti par celle-ci, tandis qu’elle-même éprouve une vive acrimonie à l’égard de l’étroite fraction de la population qui dispose de hauts revenus et de gros patrimoines.

Cette restructuration inégalitaire de la société s’accompagne d’une évolution sociétale d’apparence contradictoire, à savoir une indifférenciation des points de vue, tout avis semblant désormais avoir le même poids indépendamment du savoir, de l’expérience ou de la fortune de celui qui l’émet. En fait, ce passage de l’égalité à l’indistinction ne constitue pas un renforcement, mais une source supplémentaire d’affaiblissement pour la démocratie.

Le développement d’Internet et des réseaux sociaux, qui procurent au citoyen des moyens d’expression libres et gratuits semble devoir conforter la démocratie comme le montre l’exemple des printemps arabes. En fait, il s’agit d’outils ambivalents : ils servent la démocratie, mais en même temps l’affaiblissent en tant qu’éléments de l’indifférenciation et en tant qu’outils de surveillance, d’espionnage et de manipulation au service des puissants de tout ordre. Au total, ces techniques vont conforter la tendance à l’hétérogénéité croissante de la société et donc rendre encore plus difficile le fonctionnement de la démocratie.

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