Un problème de robinet

Publié en 2013
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Si deux récipients contenant de l’eau, situés à des hauteurs différentes, sont mis en relation, à quel niveau l’équilibre entre les deux récipients s’établira-t-il ?

Ce problème, du niveau de l’école primaire, aurait pu inspirer les responsables de l’Union européenne lorsqu’ils ont démantelé tous les obstacles au commerce extérieur. Concrètement, si 90 % de la population mondiale a un revenu de 10 et 10 % un revenu de 100, le démantèlement des obstacles au commerce doit faire tendre les revenus vers un même niveau, en l’occurrence 19, particulièrement avantageux pour les pauvres et en très forte régression pour les plus avantagés. Le mécanisme de cet ajustement est que tout agent économique tirant ses revenus d’un pays développé a intérêt à le dépenser dans un pays qui ne l’est pas, que ce soit pour ses achats, son tourisme ou l’investissement de son épargne. Les entreprises des pays développés ont d’ailleurs intérêt à accélérer le mouvement en transférant savoir-faire et capitaux dans ces pays et en formant personnel et cadres. C’est ce que nous constatons quand le PIB de certains pays, dont la Chine, augmente parallèlement à l’augmentation du chômage en France.

Sans doute y a-t-il eu, chez les promoteurs de cette politique, des motivations variées :

‒ les tenants du libéralisme ont pu légitimement considérer que le démantèlement des obstacles au commerce international est favorable au développement global et donc au revenu moyen mondial, ce qui est vrai. Par rapport à l’exemple schématique ci-dessus, ce n’est donc pas vers 19, mais plus haut que devrait s’établir l’équilibre. Il n’empêche que, pour ceux qui sont appelés à connaître une chute, celle-ci est forte et difficile à accepter.

– les naïfs et les arrogants : pour eux, la tendance à l’égalisation des niveaux de vie n’est pas réaliste. L’intelligence, le savoir-faire et le capital accumulés et donc la productivité des pays développés sont telles qu’ils peuvent à la fois profiter des coûts moindres des pays en développement et conserver leur avance puisque l’importation de produits bon marché libère des ressources qui peuvent être affectées à des productions de valeur ajoutée supérieure. C’est le raisonnement qui a conduit à accepter, par exemple, la suppression des usines textiles des Vosges avec l’espoir de vendre des Airbus à la Chine. Erreur multiple, car ce ne sont pas les ouvrières des Vosges qui pourront fabriquer des Airbus, au mieux leurs enfants ou petits-enfants, et qu’entre temps il n’est pas impossible que la Chine – entendue comme symbole et non comme acteur unique – acquière le savoir-faire pour fabriquer elle aussi des produits sophistiqués : avions, ordinateurs ou TGV. L’exemple du Japon, exportateur de montres au poids dans les années 50, mettant 20 ans après la Suisse horlogère en difficulté, aurait dû servir de leçon.

La baisse relative du niveau de vie consécutive à l’ouverture brutale des frontières peut se faire de manière différente selon que le pays a ou non sa propre monnaie. Dans le premier cas, le déficit de la balance du commerce extérieur peut entraîner une dévaluation de la monnaie et répartir la perte de pouvoir d’achat plus ou moins sur l’ensemble de la population. Dans le cas d’appartenance à une zone monétaire forte, la fraction la plus sophistiquée de l’appareil productif bénéficie de l’ouverture des frontières, dont les conséquences négatives sont concentrées sur les moins performants. Les moins performants sont alors, soit abandonnés à leur sort, avec les problèmes sociaux puis politiques que cela implique, soit progressivement pris en charge par les plus favorisés. Les avantages de ceux-ci disparaissent peu à peu jusqu’à ce qu’ils se trouvent dans une situation pire que celle qui aurait résulté d’une dévaluation. Cette situation est la nôtre.

 Outre les conséquences d’une confrontation trop brutale avec les économies émergentes, qui aurait dû se faire à un rythme permettant de ne pas trop s’éloigner de l’équilibre de la balance commerciale, les différentes régions d’Europe ne sont pas dans la même situation. De plus, les aides au développement régional, pour efficaces qu’elles aient été dans certains cas, le Portugal par exemple, n’ont pas corrigé toutes les disparités. On compare parfois la création de la zone euro à celle des espaces monétaires nationaux qui l’ont précédée. La création de ceux-ci a effectivement favorisé le développement de l’ensemble, c’est-à-dire, à l’époque, de la nation. Mais ce fut au détriment des régions les plus pauvres, avec pour conséquence d’importants mouvements migratoires intérieurs. Pour que la création d’un espace monétaire européen unique produise pleinement ses effets positifs sur le plan économique, il aurait fallu qu’il en soit de même à l’échelle européenne. Or cela n’a pas été dit ni, a fortiori, accepté par les populations ‒ qu’il s’agisse de celles invitées à rejoindre les zones favorisées ou de celles appelées à les accueillir, comme l’Allemagne.

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