Un monde qui change

Publié en 2012
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Les crises ont ceci de particulier qu’on se trouve en plein dedans sans les avoir prévues, qu’on se débat sans succès pour en sortir et qu’elles se terminent sans qu’on sache pourquoi, malgré la surabondance des analyses ex post.

À ce jour, deux choses seulement paraissent à peu près certaines concernant la crise actuelle :

1/ Elle va durer.

2/ Le monde nous apparaîtra différent quand elle sera finie.

La cause immédiate de la crise est l’excès d’endettement qui a permis, tant aux États qu’aux entreprises et aux particuliers (selon les pays) d’engager des dépenses sans se soucier des ressources pour les financer. Il faut aujourd’hui arrêter ce recours excessif à l’endettement, car même les abus doivent avoir une limite.

L’euphorie engendrée par le crédit, qui a dopé l’économie, a permis de ne pas faire attention à des évolutions de fond qui apparaissent désormais en pleine lumière comme les vraies causes de la crise, et qui détermineront l’état du monde dans un proche avenir :

– Les pays développés, imbus de leur supériorité, se voient concurrencés par les pays émergents « avec perspectives négatives », comme diraient les agences de notation. Ils leur ont abandonné les activités à faible valeur ajoutée, se réservant le leadership intellectuel et technologique du monde, et constatent avec surprise que les pays émergents ne l’entendent pas de cette oreille et deviennent des concurrents dans les domaines qu’ils se croyaient seuls à maîtriser.

– La concentration des revenus et des patrimoines qui s’est produite depuis 20 ans a dépassé le seuil d’équilibre où la consommation s’accompagne de l’épargne juste nécessaire pour financer l’investissement que sa croissance requiert. Les pauvres ne peuvent pas consommer et les perspectives d’investissement pour les riches en sont réduites. La rentabilité potentielle s’effondre, le capital perd de sa valeur où émigre vers les pays émergents en même temps que les emplois.

Par ailleurs, une mutation technologique majeure est en cours : la courbe exponentielle de développement des TIC a atteint le point d’inflexion à partir duquel les progrès sont foudroyants, entraînant une forte hausse de la productivité des services. Le consommateur qui achète par Internet, par exemple, non seulement se dispense des services du vendeur, mais fait le travail du caissier, met à jour les statistiques commerciales du fournisseur, ses stocks et prépare l’ordre de réassortiment.

Pour que les progrès de productivité se traduisent en progrès de l’économie, il faut créer des produits et services nouveaux, autres que de simples substitutions à ceux qui existent – des produits, donc, qui révèlent et satisfassent des besoins latents du consommateur. La voiture électrique, en tant que substitut à la voiture à moteur thermique, n’est donc pas un facteur de développement, au contraire du téléphone portable depuis son arrivée sur le marché.

Cela prend du temps comme le montre l’exemple de l’automobile : il a fallu des décennies pour adapter les infrastructures routières, créer un nouvel habitat et un nouveau commerce fondé sur l’usage de l’auto, ainsi qu’une multitude de nouveaux loisirs. Et le temps manque compte tenu des autres évolutions rappelées ci-dessus.

Certains besoins latents que pourront satisfaire les nouvelles technologies apparaissent déjà assez clairement en matière de santé, de sécurité et de formation.

Mais tout va changer et il faut tout inventer dans un environnement désormais hostile au progrès.

Article paru dans Courtage News de décembre 2012.

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