Travail et technologies numériques

Publié en 2017
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

Le chômage total touche environ 10 % de la population dite active. Des études annoncent que le développement des technologies numériques pourrait réduire, à terme, le besoin de travail de 40 à 50 %. Le Conseil d’Orientation pour l’emploi évoque, quant à lui, un impact plus limité, de l’ordre de 10 %.

Supprimer 50 % des tâches actuelles ne signifierait pas une progression équivalente du chômage, de nouveaux emplois étant simultanément créés par les activités numériques elles-mêmes ainsi que, plus généralement, par le développement de l’économie. Un impact limité à 10 % aurait déjà un effet intolérable sur le chômage, mais on peut penser que ce chiffre limité, même si il correspond également aux thèses de l’OCDE, n’a de pertinence que dans un horizon rapproché. Il repose sur le fait que beaucoup d’emplois ne seront que partiellement touchés : mais si 10 personnes ayant les mêmes tâches voient 30 % des celles-ci disparaître, il est évident que le travail sera réorganisé autour de 7 personnes. D’ailleurs, l’organisation du travail actuelle ne doit pas être considérée comme une contrainte et peut être largement modifiée pour concentrer des tâches automatisables d’un côté et non automatisables de l’autre pour accroitre les premières.

En second lieu, cette estimation ne tient pas compte de la possibilité de renvoyer les tâches non automatisables sur des parties prenantes autres que les salariés, notamment le client : ainsi, l’automatisation des caisses des supermarchés (pour l’instant au moins, car la prochaine évolution technique les supprimera) fait reposer sur le client le scannage des étiquettes.

Mais surtout on ne peut considérer l’impact de la technologie en ignorant les autres facteurs qui déterminent le volume du travail ; le Conseil d’Orientation pour l’emploi le fait implicitement en suggérant que la société pourrait s’opposer à une automatisation trop rapide ; mais ce frein social peut être efficace si des protections sont élevées aux frontières, faute de quoi la perte de compétitivité conduirait à une perte d’emplois plus nombreux que les emplois artificiellement sauvegardés.

Par ailleurs, le taux de croissance de l’économie française est faible et devrait rester faible tant que la chape bureaucratique et le boulet d’une monnaie surévaluée obéreront la compétitivité des entreprises.

Enfin, les grandes vagues d’innovation sont à la fois à l’origine de progrès de productivité et de nouveaux produits et services de nature à utiliser les ressources libérées par la productivité ; mais les deux phénomènes ne sont pas nécessairement simultanés ni de même ampleur : le numérique est à l’origine de multiples produits et services qui connaissent un développement très rapide en volume, mais dont la valeur ajoutée globale stagne, et, à l’intérieur de celle-ci, la partie travail régresse. Il faudra attendre d’autres vagues d’innovation, comme le développement des biotechnologies, pour connaître un effet inverse.

L’importance de ces évolutions est telle qu’on ne peut plus considérer la lutte contre le chômage de la manière traditionnelle, car l’échec d’une telle politique est certain, même si elle peut être utile pour ralentir la perte d’emplois en vue d’allonger le temps d’adaptation.

Il faut repenser le travail, dans ses différentes fonctions :

  • la production : elle peut être automatisée si les autres fonctions aujourd’hui liées à elle sont assumées par d’autres mécanismes.
  • la distribution de revenus : si le travail n’est plus la source des revenus, il faut qu’un autre mécanisme soit mis en place pour que les gens puissent vivre, mais aussi parce qu’une production qui ne pourrait être acquise n’aurait pas de valeur. Chaque entreprise prise individuellement a intérêt à réduire le travail mais attend de la collectivité qu’elle distribue du pouvoir d’achat qu’elle est, en réalité, la seule à créer.
  • l’intégration sociale : le travail a largement contribué à l’intégration sociale de nombreuses personnes depuis la révolution industrielle, mais d’autres mécanismes ont existé ou sont imaginables. Au demeurant, le travail précaire et nomade qui se développe n’a plus l’efficacité du travail permanent au sein de vastes communautés comme la mine ou le transport ferroviaire.
  • le développement personnel : une partie seulement des métiers apporte un vrai développement personnel et celui-ci peut être assuré de multiples façons hors travail.
  • une occupation : les dirigeants n’aiment pas les peuples oisifs et préfèrent les voir occupés à des tâches inutiles comme creuser et boucher des trous ou mettre des tampons sur des imprimés, mais cette crainte n’est fondée que si la distribution de revenus et l’intégration sociale ne sont pas assurés correctement. Il parait inhumain d’imposer le travail (le tripalium) dès lors qu’il n’est plus nécessaire à la satisfaction de besoins de la société.

Finalement, le travail n’est pas une finalité en soi. Les privilégiés qui l’ont pu ont généralement cherché à éviter ce qu’il contient d’obligations pour satisfaire autrement les différentes fonctions qui lui sont habituellement associées.

Sans doute faut-il réduire la pression exercée par la mondialisation pour organiser une mutation progressive vers une situation où le travail contraint n’existera plus qu’à titre résiduel, et où les autres fonctions seront assurées par des mécanismes distincts de nature à conforter la liberté et l’agrément de la vie.

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