Tout va mal

Publié en 2014
Jean-Claude Seys Président de l'Institut Diderot, fondateur et vice-président du groupe Covéa qui réunit les mutuelles d’assurance MAAF, MMA et GMF.

On considère actuellement que tout va mal. C’est objectivement faux, mais l’esprit humain est ainsi fait que ce qui va bien, ou le simple fait d’exister, est considéré comme un acquis qui ne peut être remis en question. Dès lors, le reste ne peut qu’apparaître négatif.

De nombreux facteurs structurent la réalité et sa perception. La vie sociale, que simplifiait autrefois l’existence de castes reconnues, se structure désormais autour d’un grand nombre d’axes fluctuants : le travail, la richesse, la culture, le savoir technique, la religion, les lieux de vie, les passions, les loisirs, etc.

Chacune de ces composantes elle-même est devenue complexe. L’économie s’étant mondialisée, chaque pays, chaque entité, dépend de décisions auxquelles il n’a pas part. Elles sont le plus souvent prises pour des raisons qui ne le concernent aucunement. L’économie s’est aussi financiarisée à l’extrême. La difficulté à l’appréhender concrètement, en particulier avec l’introduction de la monnaie, s’en trouve renforcée. Des courants d’innovation de nature diverse remettent en cause les structures sociales et économiques ainsi que les comportements. Par ailleurs, si la mondialisation crée une interdépendance entre zones géographiques distinctes, le présent met aux prises des civilisations vivant en des temps historiques différents : peuplades de Papouasie d’un côté, geeks de la Silicon Valley de l’autre.

Les hommes sont en outre soumis à un bombardement incessant de messages. Non seulement ceux qui émanent de la nature des choses, comme McLuhan l’a mis en évidence, non seulement ceux qu’émettent les milliers de médias que sont journaux, télévisions, radio, affichage, Internet, mais aussi ceux que produit tout individu devenu média par la grâce des nouvelles technologies. Ces messages, non hiérarchisés, dépourvus de cadre, reflètent la complexité du monde et la renforcent.

Personne n’est capable de maîtriser cette complexité. Les structures les mieux dotées en moyens (États ou les banques centrales par exemple) n’y réussissent pas malgré des ambitions limitées.

Chaque personne ne perçoit qu’une partie infime et partiellement faussée de la réalité et structure sa réflexion, ses désirs, son action autour de celle-ci.

Or l’évolution sociétale tend à considérer que l’égalité des hommes n’est plus simplement celle des droits, mais des points de vue. Ainsi des millions de points de vue fragmentaires et par construction distincts, supposés se valoir, s’affrontent pour obtenir la politique de leur choix. Même si ce qui est voulu est le plus souvent trivial par rapport à l’intérêt général.

Cet état de fait a deux grandes conséquences. Premièrement, la perte de légitimité des pouvoirs, puisqu’il ne peut plus exister de consensus majoritaire sur un spectre d’idées et d’actions suffisamment large. Ensuite, le sentiment d’une angoissante chute dans l’inconnu.

Qu’on le veuille ou non, l’existence d’une autorité reste nécessaire aux sociétés. Comment l’obtenir avant que quelque cataclysme ne l’impose ?

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